Après s’être fait remarquer avec le court métrage d’animation La Vie sexuelle de mamie, coréalisé avec Émilie Pigeard, la cinéaste signe ici un premier long métrage d’une maîtrise étonnante, à la fois sensoriel et profondément incarné.
Tout part de l’image fondatrice d’une chorale de jeunes filles et de leurs voix puissantes au seuil de la puberté, ce moment fragile où l’enfance se fissure. Lucia, seize ans, rejoint la chorale d’un lycée catholique de Ljubljana. Elle se lie à Ana-Maria, élève populaire, magnétique, dont la proximité trouble éveille chez elle une fascination ambiguë. Lors d’un stage de répétitions dans un couvent italien, quelque chose se déplace. L’irruption d’un ouvrier au regard ténébreux, la découverte d’un corps masculin, la vibration d’un désir encore informe viennent fissurer l’équilibre du groupe.
Une mise en scène des sensations
Urška Djukić filme cette bascule sans didactisme. Ici, peu de discours explicatifs. Tout passe par les sensations. La caméra reste au plus près de Lucia – incarnée avec une intensité lumineuse par Jara Sofija Ostan – attentive aux moindres détails comme le frémissements d’un regard ou le tremblement d’une main. Le son devient matière. Le film pense par les sens.
Le cadre religieux n’est pas simple décor. La chorale, disciplinée et ritualisée, devient métaphore d’une communauté régulée par des règles implicites.
Être une « bonne fille », maîtriser son corps, taire ses élans, laisser paraitre… Les statues pieuses, omniprésentes dans les paysages slovènes, semblent observer ces adolescentes traversées par la culpabilité catholique et le désir. Mais Djukić évite malgré tout la caricature. Le couvent, partiellement en travaux, laisse aussi filtrer la lumière. Il n’est pas qu’enfermement, il est surtout ici lieu de passage.
Un film de passage et de métamorphose
Le film excelle à filmer les espaces comme des forces. La rivière franchie au Pont du Diable, à Cividale del Friuli, devient seuil symbolique entre deux mondes. Celui de la Slovénie protectrice et contrainte et de l’Italie plus solaire où l’expérience se risque. Tout se joue dans le frémissement d’un corps adolescent confronté à sa propre métamorphose. Ce qui touche, c’est la tendresse revendiquée par la réalisatrice. Lucia n’est ni héroïne rebelle ni figure exemplaire. Elle est traversée de contradictions à la fois attirée par Ana-Maria autant que par l’ouvrier, partagée entre foi, curiosité, audace et culpabilité. Cette zone grise, sans étiquette, reflète la complexité des identités en formation. L’amitié féminine, fusionnelle et fragile, devient terrain d’apprentissage autant que d’émancipation. On pourrait croire le sujet familier – adolescence, religion, éveil du désir – mais la densité sensorielle redonne à ces motifs une fraîcheur inattendue. Little Trouble Girls ne raconte pas la jeunesse comme un souvenir mais la filme comme une expérience en cours, un mystère vécu.
Dans ces voix qui chantent pour mieux s’entendre elles-mêmes, c’est un chant d’émancipation qui s’élève. Par moments incandescent, parfois un peu sage, le film affirme déjà une vision : celle d’un cinéma qui fait sentir avant de signifier, et qui ose approcher le trouble comme un lieu de vérité.
