Erige Sehiri interroge la persévérance, les promesses humaines et notre responsabilité dans le regard porté sur l’autre. Le film sort en salles ce mercredi 28 janvier et pour en parler la réalisatrice a répondu à mes questions.

Retrouvez ma critique à Cannes ici :

JLG : Félicitations avant tout, pour ce très beau film que j’ai vu lors de sa première au Festival de Cannes, en ouverture d’Un Certain Regard, et qui a fait partie de mes coups de cœur. Avant d’être un film, qu’est-ce que représentait pour vous ce “ciel promis”, pour reprendre le titre ?

Erige Sehiri : Ce sont toutes ces promesses qu’on se fait les uns aux autres. Les promesses des gouvernements à leurs citoyens, celles faites aux migrants parfois, les promesses des droits humains, les promesses d’une mère à son enfant, d’une pasteure à ses fidèles. Voilà, toutes ces promesses-là que l’on échange. Tenues… ou pas tenues.

Votre cinéma est souvent très proche du réel, même quand vous êtes dans le registre de la fiction. Est-ce que c’est vraiment quelque chose d’important pour vous ?

Oui, c’est important pour moi parce que cela permet peut-être d’offrir un autre regard que celui auquel nous sommes sans cesse exposés. Nous sommes bombardés d’images qui paraissent réelles, et qui le sont en partie, mais qui vont presque toujours dans le même sens. Elles manquent souvent de nuances. Je suis aussi très attachée au contexte dans lequel les histoires prennent place, aux récits contemporains, à l’effet miroir que cela peut avoir sur nos propres vies.

Alors, vous filmez des personnages, mais sans jamais les enfermer dans un statut. En l’occurrence, là, dans le film, statut de migrant, de victime. C’est une volonté de votre part ?

Oui, de ne pas les réduire. Ni héroïnes, ni victimes. C’est important parce que c’est ainsi qu’on brise les stéréotypes et les clichés. Avec toutes les images que nous recevons – réseaux sociaux, publicité, médias – j’ai l’impression d’être de plus en plus attachée à une forme d’authenticité, de simplicité, au besoin de revenir à des choses plus essentielles.

Plus vraies ?

Plus vraies, oui. On est un peu perdus dans ce flot d’informations, dans des récits souvent orientés. Et aujourd’hui, la notion même de vérité est fragilisée par l’image, l’IA, les fake news. Je pense être encore plus attachée au réel qu’avant. Raconter nos histoires, par nous, sur nous. Quand je dis « nous », je parle notamment des personnes issues de la migration, ou de celles qui restent invisibilisées dans le cinéma. Il est important d’offrir d’autres récits. Et ici, il s’agit de la migration interne à l’Afrique, dont on parle très peu.

Alors voilà, oui, c’est quelque chose de peu connu, cette migration subsaharienne dans les pays du Maghreb, avec des communautés très particulières qui se construisent là, souvent dans l’attente. Justement, est-ce que l’attente n’est pas déjà une forme de résistance ?

Plus que l’attente, ce qui m’intéressait, c’était l’entre-deux. Cet espace entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe, devenu une zone tampon, notamment pour l’Union européenne qui cherche à stopper les migrations. Chacun raconte cette histoire selon son point de vue. En France, on parle souvent d’ »invasion », alors que les statistiques montrent que la majorité de la migration africaine se fait à l’intérieur même du continent. Il y a cet entre-deux entre deux désirs : s’installer au Maghreb comme possibilité d’une autre vie, ou continuer plus loin. Le film se situe là, aussi visuellement, entre le jour et la nuit, dans les lumières du crépuscule, entre ciel et terre, entre l’Europe et l’Afrique, entre la décision de rester ou de partir, qui est centrale pour toute personne qui migre.

Le film n’est pas un film religieux, mais la question religieuse est présente, avec Aïssa Maïga dans le rôle de cette pasteure. Comment s’est fait ce choix ?

Cela m’a rappelé la migration des Maghrébins vers l’Europe, quand ils avaient, par exemple, leurs propres mosquées dans les appartements.

C’est vrai. Et là, tout d’un coup, c’est inversé.

Oui, complètement. On est en terre d’islam, et ce sont des communautés protestantes évangéliques. Les églises catholiques sont autorisées, mais l’évangélisme, en Tunisie, est toléré jusqu’à ce qu’il ne le soit plus. Au Maroc, je pense que c’est un peu différent. EN Tunisie, en tout cas, c’est une zone grise. L’Église sert aussi de soutien aux migrants, ce qui devient problématique pour les autorités, puisque tout soutien aux migrants, les encourage, finalement. Et là, l’Église, qui était tolérée avant, devient problématique pour les autorités. Et j’ai trouvé que c’était extrêmement intéressant. Et surtout, j’ai fait la rencontre d’une vraie pasteure, qui est une amie, anciennement journaliste. Elle s’appelle Patricia, et elle vit en Côte d’Ivoire. Elle vivait en Tunisie à l’époque. Elle a vu la situation se dégrader, pour les migrants comme pour elle-même : son statut légal a changé, elle a été déclassée. Elle avait fondé une église composée essentiellement de femmes. Je ne savais même pas qu’on pouvait être femme pasteure. J’ai assisté au culte du dimanche, découvert aussi une autre pasteure, Marie-Noëlle, qui joue d’ailleurs dans le film une scène avec Aïssa Maïga. Cette femme qui vient la prévenir du danger. Ces femmes, avec leur forme d’entrepreneuriat social et spirituel, m’ont profondément marquée.

Le spirituel et le social qui se mêlent ?

Oui, totalement. C’est très présent dans la tradition des petites églises, notamment protestantes. Cela casse aussi l’image des méga-églises évangéliques. Là, c’était presque du bricolage, quelque chose de très vivant, et j’ai trouvé ça fascinant.

On est dans ce qu’on pourrait appeler une église de maison ?

Oui, une maison transformée en église le dimanche.

Aïssa Maïga, qui joue ce rôle de pasteure m’avait confié que, dans le film, c’était une vraie église, une vraie communauté de croyants. Les personnes qui étaient présentes là pour les scènes de célébration, de prière, étaient des chrétiens de cette église et qu’ils l’avaient accueillie en lui disant : « Pendant le tournage, tu seras notre pasteure ! » Et ça l’avait beaucoup touché. Vous, en tant que réalisatrice, le travail justement avec donc des non-professionnels, de « simples croyants », comment ça s’est passé ?

Très naturellement. Je viens du documentaire. Ce qui m’intéresse, c’est ce mélange entre réel et fiction, acteurs professionnels et personnes qui n’avaient jamais joué. Chacun transmet quelque chose. Aïssa Maïga a été formidable. Son rôle est celui d’une passeuse, et elle l’a été aussi dans la vie, notamment avec la jeune comédienne Déborah.

Déborah, qui a reçu un prix à Angoulême.

Pusieurs prix, oui. Déborah a reçu le prix de la meilleure comédienne à Angoulême et au Festival de Marrakech.

Il faut souligner un magnifique accueil à Marrakech.

Exceptionnel… étoile d’or pour le film. À Angoulême, on a eu trois prix. Et, Déborah Nanet a aussi eu un prix d’interprétation à Tunis. Et pour nous, c’était très symbolique, puisque quand j’ai connu Déborah Nanet, elle allait traverser la Méditerranée. J’avais organisé des castings à Tunis. J’ai appris qu’elle n’était pas venue au premier casting parce qu’elle a dit qu’elle était suspicieuse, qu’elle pensait que peut-être, c’était un guet-apens et que j’allais appeler la police. C’est pour vous dire… Ça montre l’état dans lequel on était, et dans quelles conditions on a fait ce film. Et elle a fini par, par venir au troisième casting, toujours un peu suspicieuse. Évidemment, la rencontre a tout changé pour moi et pour elle. Et elle m’a avoué quand même que pendant le tournage, elle a malgré tout tenté la traversée. Il y a un jour où on a essayé de l’appeler le matin, elle n’était pas à l’heure sur le plateau. Et donc j’appelle, elle ne répond pas et j’étais un peu inquiète, mais alors là, je n’aurai jamais imaginé ça… Et c’est seulement hier qu’elle me l’a avoué… pour vous dire. « Je ne te l’ai jamais dit, mais tu te rappelles quand je ne répondais pas ? C’est que j’ai fait un aller-retour dans le sud. » Et finalement, elle n’a pas pris ce bateau. Et heureusement qu’elle ne l’a pas pris, parce que ce bateau a coulé. Et donc l’émotion du film, le moment où elle témoigne dans l’église, je pense que c’est toute cette émotion qui est ressortie dans la scène.

Oui, c’est ça. Il y a du vécu, en fait. Quand on parlait de réel, là, on est complètement dedans. Il y a aussi la chanson d’Olivier Cheuwa, « Persévère ». Comment l’avez-vous choisie ?

Je l’ai découverte en m’intéressant à l’évangélisme, en demandant aussi aux fidèles ce qu’ils écoutaient comme musique. Elle est beaucoup ressortie. Et en plus, elle m’a intéressée, puisque pour moi, c’est aussi l’Église de la Persévérance dans le film. Ça colle. Et puis, c’est aussi une interrogation, un questionnement sur la persévérance. Jusqu’où est-ce que l’on persévère ? Est-ce qu’à un moment donné, la persévérance, ce n’est pas aussi se dire qu’il faut changer de chemin ? Ou est-ce que la persévérance, c’est de rester fixer sur son cap, celui qu’on a décidé, celui qu’on a.

Coûte que coûte !

Oui, et le film interroge cela. Il interroge aussi… enfin, le personnage interroge elle-même, l’Église de la Persévérance. Ce plan de Dieu qui nous serait destiné, qui viendrait nous apporter la grâce… Tout le rapport à l’espérance, qui est forcément mis aussi face aux doutes, face aux interrogations multiples qui peuvent naître. L’espérance, le cadeau de Dieu… C’est ce que rappelle aussi la scène de la trottinette comme un cadeau qu’on vous offre et que on vous enlève un moment. Enfin, pour moi, tout était lié, cette chanson Persévère, avec le discours de Déborah à la fin, la chanson Promis le ciel, avec toutes ses promesses. L’agneau de Dieu, qui est aussi une chanson évangélique présente à la fin du film, et cet agneau, c’est un peu l’enfant, c’est Kenza. C’est l’enfant sacrifié quelque part.

Une dernière question, Erige. Quand un spectateur sort de la salle, qu’est-ce que vous aimeriez qu’il garde de Promis le ciel ?

La vitalité de ces femmes. Malgré les obstacles, elles inspirent l’envie, la persévérance. Et puis une interrogation sur notre regard sur l’autre : comment l’être humain est capable de faire vivre à l’autre ce qu’il a lui-même subi. Cela concerne la migration, mais aussi d’autres situations, comme Israël et la Palestine. Le film rappelle surtout que nous sommes tous humains, et finalement, beaucoup plus semblables qu’on ne le croit.

L’Alliance biblique française organise un ciné-débat avec Promis le ciel le mardi 03/02 au Nouvel Odéon à Paris animé par Jean-Luc Gadreau