Après Été 93 et Nos soleils, elle signe avec Romería un film profondément personnel, nourri de son propre parcours, qui interroge avec délicatesse ce que signifie « appartenir » lorsque les origines sont trouées de silence.
Marina, adoptée depuis l’enfance, doit obtenir un document administratif pour poursuivre ses études. Cette démarche apparemment anodine devient le point de départ d’un voyage intérieur. Munie du journal intime de sa mère et d’une caméra vidéo, elle part sur la côte atlantique à la rencontre de sa famille paternelle, qu’elle ne connaît pas. Mais ce retour vers les origines n’a rien d’un apaisement immédiat. Il rouvre des blessures, fait surgir des non-dits, révèle des zones d’ombre que chacun semblait avoir appris à contourner.
Grandir avec une histoire incomplète
Carla Simón filme cette quête avec une grande pudeur. Fidèle à son cinéma, elle privilégie les gestes, les regards, les silences plutôt que les explications et la mer qui vient toujours au secours des douleurs. La famille n’est pas ici un refuge idéalisé, mais un territoire complexe, traversé d’affects enfouis et de mémoires fragmentées. On ne choisit pas sa famille, mais on doit, d’une manière ou d’une autre, apprendre à vivre avec elle ou avec son absence.
Au cœur du film se trouve un questionnement existentiel : comment se construire lorsque l’histoire dont on hérite est incomplète ?
Marina avance comme à tâtons, tentant de recomposer une image de ses parents à partir de fragments, de récits contradictoires ou encore d’émotions parfois retenues. Mais très vite, l’évidence s’impose que la mémoire familiale n’est jamais un récit objectif. Elle est composite et faite nécessairement d’oublis, de déformations, de non-dits ressemblant souvent à des silences imposés.
Une réflexion sur notre rapport au passé
Cette impossibilité de tout savoir devient alors le véritable sujet du film. Carla Simón, elle-même marquée par la disparition précoce de ses parents emportés par le sida, évoque en creux une génération frappée par cette double peine de la dépendance et de la stigmatisation. Dans l’Espagne de la « Movida », souvent célébrée pour sa liberté retrouvée, certaines histoires ont été tues, recouvertes par la honte ou la peur. Romería vient ainsi redonner une place à ces existences invisibilisées. Mais le film ne se limite pas à une enquête mémorielle. Il ouvre une réflexion plus large, presque spirituelle, sur notre rapport au passé.
Peut-on faire la paix avec une histoire que l’on ne comprend pas entièrement ? Peut-on accueillir ce qui nous échappe sans en être prisonnier ?
Habiter ses manques
Marina, peu à peu, apprend que l’identité ne se construit pas seulement sur des certitudes, mais aussi sur des manques. Dans cette perspective, le geste de Carla Simón est profondément lumineux. Plutôt que de chercher à combler les vides, elle propose de les habiter autrement. Le cinéma devient alors un lieu de réconciliation possible pour lui donner une forme et une voix.
Ce long métrage, très beau visuellement, résonne avec une forme d’acceptation humble de notre condition humaine. Nous sommes faits d’histoires inachevées, de filiations parfois blessées. Et pourtant, c’est à partir de cette fragilité que peut naître un chemin de vérité, qui n’est certes pas absolue, mais une vérité vivable, habitée. D’une grande douceur formelle, porté par une attention constante aux êtres, Romería touche par sa sincérité et sa retenue. Il ne cherche jamais à forcer l’émotion, mais la laisse affleurer dans les interstices du récit. Et au bout du compte, le film nous laisse avec cette simple et profonde question : que faisons-nous de ce que nous recevons et de ce qui nous manque ? Une interrogation universelle, qui fait de cette œuvre un moment de cinéma intime et émouvant.
