Le 11 février, les salles accueillent un objet cinématographique aussi singulier que tendre : Sainte-Marie-aux-Mines, nouveau film du réalisateur et metteur en scène belge Claude Schmitz. À la fois comédie burlesque et chronique mélancolique, l’œuvre poursuit le sillon très personnel du cinéaste belge : faire surgir de la poésie là où on ne l’attend pas, en laissant le réel contaminer la fiction.
Mutés à titre disciplinaire dans une petite ville d’Alsace, les inspecteurs Crab et Conrad héritent d’une mission apparemment anodine, celle de retrouver une bague disparue. Une formalité, pensent-ils. Mais cette enquête minuscule devient le prétexte à une traversée sensible de Sainte-Marie-aux-Mines, vallée marquée par la désindustrialisation, les migrations, les silences et une forme de douce étrangeté. Ici, pas de suspense classique, comme dans Les Bijoux de la Castafiore d’Hergé, référence assumée de Schmitz, l’intrigue sert surtout à rencontrer un territoire et ceux qui l’habitent.
Le duo formé par Rodolphe Burger et Francis Soetens fonctionne comme un vieux couple qui s’ignore. L’un nerveux, presque dansant, l’autre massif et immobile, ils avancent dans la ville comme deux hommes légèrement décalés du monde. Ils font « semblant de savoir », comme beaucoup d’entre nous. Et c’est précisément cette inadaptation qui les rend humains. Chez Schmitz, la comédie ne vient jamais de la moquerie, mais d’une tendresse pour des personnages qui jouent des rôles sociaux trop grands pour eux.
Un pasteur au bistrot, la dimension spirituelle dans le tissu social
La force du film tient aussi à son dispositif. Les habitants rencontrés jouent leur propre rôle. La maire, la bijoutière, les restaurateurs… et même le pasteur de la paroisse protestante locale, Jean-Philippe Lepelletier, qui apparaît à l’écran en incarnant ce qu’il est réellement, pasteur de la paroisse protestante de Sainte-Marie-aux-Mines, dans l’Union des communautés luthériennes et réformées du Val d’Argent. Sa présence n’est pas anecdotique. Elle inscrit la dimension spirituelle dans la vie ordinaire du territoire, sans discours appuyé, mais comme une composante naturelle du tissu social.
Le protestantisme n’est pas décoratif. Il est là comme une écoute, une disponibilité, un lieu parmi d’autres où se dit quelque chose de la fragilité humaine. Pas étonnant de trouver donc le pasteur au bistrot…
Une capacité du merveilleux à surgir dans le banal
Visuellement, Schmitz travaille avec des cadres fixes, des couleurs saturées, des paysages composés presque comme des vignettes. La vallée devient un espace mental autant que géographique. On y ressent un léger désœuvrement, mais aussi une capacité du merveilleux à surgir dans le banal. Le couple formé par Francis et Nour, jeune femme d’origine franco-algérienne, ouvre d’ailleurs le film à une autre dimension faite de rencontres improbables, d’immigration, d’histoires entremêlées qui façonnent l’Alsace d’aujourd’hui. Sainte-Marie-aux-Mines touche juste par sa manière de parler de rôles, de masques et de liberté. Chacun semble assigné à une fonction – flic, pasteur, restaurateur, habitant – mais le film suggère qu’une vie plus vraie commence quand on accepte de « tomber le costume ». Sans morale pesante, Schmitz rappelle que l’existence n’est pas d’abord performance, mais relation, errance, attention.
Drôle, mélancolique et profondément humain, Sainte-Marie-aux-Mines n’est dans les faits, nullement une enquête sur une bague, mais une exploration délicate de ce qui, chez chacun, cherche sa place. Un cinéma certes modeste mais précieux, qui regarde un territoire sans le coloniser, et qui laisse affleurer, derrière l’humour, une forme discrète de grâce.
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3 questions au pasteur et acteur Jean-Philippe Lepelletier
Pasteur UEPAL à Sainte-Marie-aux-Mines, dans le Haut-Rhin.
Jean-Philippe, vous êtes pasteur, mais aussi donc, depuis peu, « acteur ». Alors racontez-nous cette expérience ?
Alors ce qui s’est passé, c’est que j’ai été contacté par Simon Burger, qui faisait beaucoup de repérage au niveau local et dont la famille est très attachée au Temple. Donc ils ont voulu tourner éventuellement une scène au Temple. Alors ils sont venus visiter et comme ça, j’ai sympathisé avec l’équipe du film. Et de fil en aiguille, il s’est avéré qu’ils m’ont proposé de jouer mon propre rôle. C’est une petite scène qui dure deux minutes mais ce fut une expérience formidable.
Jean-Philippe vous êtes un passionné de culture, vous aimez observer au-delà des apparences tant dans la musique, la littérature, le cinéma, les séries. Avec ce film Sainte Marie aux mines, qu’est-ce que vous repérez comme forme de spiritualité ?
Pour moi, je dirais que c’est un film de résurrection et de renaissance. C’est l’histoire vraiment de deux personnes qui n’ont pas envie d’être là et qui se retrouvent perdues à Sainte-Marie-aux-Mines, au milieu de nulle part, comme on pourrait le croire, et qui finalement découvrent un sens à leur existence et qui réussissent à ressusciter d’une certaine manière. Il y a ainsi une très belle scène au milieu du film qui, pour moi en tout cas, est un peu une clé de ce film. Au travers du retable d’Issenheim, exposé dans la chapelle du Musée Unterlinden, et avec un gros accent sur le Christ ressuscité qui nous montre justement qu’effectivement des fois la vie nous offre ces possibilités spirituelles de résurrection y compris là où on l’attend le moins.
Que garderez-vous personnellement de cette expérience ?
C’est surtout une très belle aventure humaine, de très belles rencontres avec notamment Claude Schmitt, le cinéaste, et globalement avec toute l’équipe du film, et bien sûr Rodolphe Burger et Francis Soetens. C’est une formidable aventure humaine et c’est très cocasse aussi de finalement se voir à l’écran quand on n’en a pas trop l’habitude, de jouer une version un peu caricaturale et burlesque de soi-même. C’est une aventure que je conseille à tout le monde.
