Il arrive que la mémoire se transmette moins par les mots que par les gestes. Dans Saveurs d’exil, en salles ce mercredi 18 avril, la réalisatrice Anne-Solenne Hatte retrouve son histoire familiale non pas dans les livres, mais dans la cuisine de sa grand-mère vietnamienne. Entre deux recettes, entre deux silences, se révèle peu à peu un passé enfoui, traversé par la guerre, l’exil et les choix politiques lourds de conséquences.

Le film s’ouvre dans l’intimité d’une cuisine. Les gestes sont lents, précis, presque sacrés. Éplucher, découper, mélanger sont autant d’actes qui deviennent des fragments de mémoire. La grand-mère, Bà, parle peu. Mais ses mains racontent. Elles disent la perte, le déracinement, et aussi la fidélité à ce qui demeure. La cuisine devient ici un langage. Elle est un lieu de transmission quand les mots font défaut, un espace où l’histoire peut revenir sans violence.

La cuisine comme langage de transmission

Ce qui rend ce documentaire particulièrement touchant, c’est la découverte progressive des archives du grand-père, ancien acteur du régime du Sud Vietnam. À travers des bobines Super 8 et des écrits personnels, la réalisatrice affronte une vérité complexe, loin des récits simplifiés. Elle découvre que l’héritage familial est toujours ambivalent, mêlé d’ombre et de lumière. Cette confrontation rappelle une réalité profondément humaine. 

Nous héritons d’histoires que nous n’avons pas choisies, mais que nous sommes appelés à accueillir et à transformer. Cette démarche évoque une forme de vérité libératrice. La Bible rappelle que la vérité ne condamne pas, mais qu’elle rend libre.

Or, ce film est précisément un chemin vers la liberté intérieure. En osant regarder le passé, la réalisatrice ne cherche ni à juger ni à glorifier, mais à comprendre. Cette attitude rejoint une éthique de responsabilité personnelle, celle de reconnaître ce qui a été, sans s’y enfermer, pour ouvrir un avenir possible.

La table devient un lieu de réconciliation

Le film touche aussi par sa dimension d’exil qui n’est pas seulement géographique ; il est intérieur. Il se loge dans les silences, dans ce sentiment d’être héritier d’une histoire interrompue. Pourtant, à travers les repas partagés, quelque chose se répare. La table devient un lieu de réconciliation. Elle rassemble les générations. Elle permet de renouer ce qui semblait perdu. La réalisation d’Anne-Solenne Hatte se distingue par sa délicatesse. Elle ne force jamais l’émotion. Elle laisse les images respirer, les silences exister. Ce respect du rythme intérieur donne au film une profondeur rare. On comprend que la transmission n’est jamais automatique. Elle demande du temps et une forme d’attention aimante.

Au fond, Saveurs d’exil parle de vocation. Celle de recevoir une histoire pour en devenir le témoin et pour la transmettre à son tour. Ce film rappelle que la mémoire peut devenir un chemin de paix. Et que parfois, c’est autour d’un simple repas que commence la réconciliation. Une manière d’aborder les choses qui naturellement me va droit au cœur !