Sorti en salles le 16 avril 2025, le thriller « surnaturel » musical connaît depuis une seconde vie, désormais accessible sur la plateforme myCANAL, où il continue de susciter débats et fascination. Ancré dans le Mississippi des années 1930, Sinners, porté par Michael B. Jordan dans un double rôle de jumeaux, s’impose comme l’événement cinématographique de l’année.

Meilleur film, réalisateur, acteur, scénario, musique, chanson… Cette pluie de nominations dit quelque chose d’un film qui dépasse largement le simple spectacle pour toucher à une interrogation plus vaste sur la faute, la mémoire, le bien et le mal, et la possibilité du salut.

Une Amérique hantée

Ryan Coogler n’en est pas à son coup d’essai. Depuis Fruitvale Station jusqu’à Black Panther, le cinéaste interroge les fractures de l’Amérique, les héritages blessés, les corps marqués par l’histoire. Avec Sinners, il franchit une étape supplémentaire en convoquant le registre du fantastique pour parler du réel. Le Mississippi des années 1930 n’est pas seulement un décor mais une véritable terre hantée. Hantée par l’esclavage, la ségrégation, la misère, le KKK, mais aussi par les silences et les compromissions. Le surnaturel devient ici une manière de rendre visible ce que l’histoire a enfoui.

Dire la vérité pour échapper à ses fautes passées

Michael B. Jordan incarne deux frères aux trajectoires opposées, mais liés par une même culpabilité diffuse. Le film n’emploie jamais le mot « péché » de façon dogmatique, mais tout, dans Sinners, en porte la marque. Ce sont des existences qui tentent d’échapper à leurs fautes passées, à leurs mensonges, à leurs trahisons. Le titre ne désigne pas seulement des individus, il décrit une condition humaine. Chez Ryan Coogler, nul n’est pur, nul n’est indemne. Même les justes portent des ombres. Et c’est là que le film devient particulièrement intéressant. Car le péché n’est pas d’abord une liste de fautes morales, mais une rupture de relation, avec Dieu, avec les autres, avec soi-même. Sinners filme précisément cette désagrégation des liens.

Les jumeaux Smoke et Stack ne sont pas seulement poursuivis par des entités surnaturelles, mais par ce qu’ils n’ont jamais osé affronter. Le fantastique agit comme une parabole.

Les monstres extérieurs révèlent les fractures intérieures. La sorcière Annie, magnifiquement interprétée par Wunmi Mosaku, incarne à merveille cette ambiguïté. Elle n’est ni maléfique, ni salvatrice. Elle connaît les secrets, elle manipule, mais elle offre aussi une forme de vérité. Elle rappelle ces figures bibliques ambiguës, prophètes, juges, femmes fortes qui dérangent plus qu’elles ne rassurent. Dans Sinners, la vérité n’est jamais confortable. Elle brûle, elle expose, elle oblige à choisir.

La musique comme lien spirituel

Visuellement, Coogler signe un film d’une grande beauté sombre. La photographie enveloppe les paysages du Sud d’une lumière douce qui enveloppe les matières… poussière, bois, boue, visages sculptés par le temps. La musique de Ludwig Göransson, elle aussi nommée aux Oscars, mêle blues, spirituals, folk irlandais et nappes inquiétantes. Ce n’est pas anodin. Le blues, né dans ces terres, est déjà une théologie populaire, un véritable cri vers le ciel.

En arrière-plan, on peut entendre aussi ce combat entre la musique du samedi soir et celle du dimanche matin… cette vieille bataille entre une musique dite « du diable » et celle « de l’Église », en particulier dans l’histoire de l’Église noire américaine (lire Black Church chez Labor & Fides ou Sister Soul chez Ampelos). Ici, la musique, jouée principalement par Sammie, agit comme un puissant lien spirituel. Elle est une sorte de portail qui attire les forces du bien et du mal. Elle est la source du don qui attire les vampires au Club Juke, mais aussi l’expression de la résilience culturelle. À noter la participation de musicien exceptionnels dans la bande son (Eric Gales, Christone « Kingfish » Ingram, Alvin Youngblood Hart, Raphael Saadiq, Bobby Rush…) et même le génialissime Buddy Guy qui devient Sammy dans les années 90 dans une scène post-générique fondamentale à la compréhension du film.

La question du mal, du pardon et la promesse d’une réconciliation

Le film pose aussi une autre question centrale : peut-on être délivré sans vérité ? Pas de grâce sans reconnaissance, pas de résurrection sans passage par la croix… Les personnages de Sinners cherchent parfois des raccourcis – la fuite, la violence, la magie – pour éviter l’aveu. Or Ryan Coogler montre que toute esquive renforce la hantise. Ce ne sont pas les fantômes qui enferment les vivants, ce sont les vivants qui refusent d’ouvrir leurs tombeaux. Le film évite cependant le moralisme. Il ne condamne pas, il expose. Même si Dieu n’est jamais nommé explicitement, la logique du récit est profondément spirituelle. L’homme n’est pas sauvé par sa performance, mais par une traversée. Traversée de la peur, de la mémoire, de la responsabilité.

Certains reprocheront peut-être à Sinners une narration parfois dense, presque labyrinthique, ou un symbolisme parfois trop appuyé. Mais c’est aussi ce qui fait sa force. Ryan Coogler ne cherche pas à rassurer. Il fait du cinéma comme on ouvre une plaie, pour qu’elle respire. À l’heure où Hollywood privilégie souvent le divertissement lisse, Sinners ose un film inquiet, traversé par la question du mal, du pardon et de la possibilité d’une réconciliation. Que Sinners batte aujourd’hui des records de nominations n’est pas seulement un exploit statistique. C’est le signe qu’un cinéma exigeant, spirituel au sens large, peut encore toucher le cœur du public. Ryan Coogler rappelle que le cinéma peut être un lieu où l’on regarde nos ténèbres pour espérer, peut-être, une lumière qui se lève et ne triche pas.