Un monde fragile et merveilleux de Cyril Aris est de ces films qui épousent la complexité d’un pays sans jamais renoncer à la lumière. Entre comédie romantique et chronique politique, le cinéaste libanais compose une œuvre vibrante où l’intime et l’histoire collective s’enchevêtrent avec une sincérité bouleversante. Un film qui laisse de jolies traces dans le cœur pour un certain temps…
Nino et Yasmina se rencontrent enfants, sous les bombes. Ils rêvent alors d’un monde merveilleux, d’une île imaginaire où tout serait paix et promesse. Vingt ans plus tard, le hasard – ou le destin – les réunit. L’amour renaît, incandescent. Mais peut-on bâtir un avenir dans un pays sans cesse secoué par les crises ? Peut-on promettre un enfant à une terre qui semble toujours vaciller ?
Douceur des sentiments et brutalité du réel
Le film trouve sa force dans cette tension permanente entre la douceur des sentiments et la brutalité du réel. Au Liban, rappelle Cyril Aris, la politique n’est jamais un simple décor. Elle s’invite dans les choix les plus intimes. Guerres, assassinats, effondrement économique, explosion du port de Beyrouth… Chaque événement reconfigure l’horizon. L’amour de Nino et Yasmina n’échappe pas à cette pression. Leur relation est pure, mais elle ne peut exister hors sol. Elle doit composer avec l’histoire. Et pourtant, ce qui subsiste, c’est la chaleur, la famille. Le film refuse toute vision misérabiliste. Beyrouth, filmée avec une infinie tendresse, devient un personnage à part entière : lumineuse au crépuscule, sensuelle face à la mer, mais aussi fatiguée, cabossée, encombrée de béton et de cicatrices. À distance, la ville ressemble à une île. Progressivement, le film brouille les frontières entre cette île rêvée et la réalité. Et si le lieu merveilleux n’était autre que celui que l’on habite, malgré tout ?
La joie et la tragédie qui cohabitent
La métaphore du train traverse aussi le récit. Jadis, les rails reliaient le Liban à tout le Levant. Aujourd’hui abandonnées, les gares rouillées symbolisent une région fragmentée. Dans le film, le train devient promesse. Celle d’un mouvement possible, d’une réconciliation, d’un départ ou d’un retour. Le cinéma lui-même est né d’un train entrant en gare ; ici encore, il porte un souffle, une espérance. Et puis, naturellement, ici le titre dit tout : fragile et merveilleux. Au Liban, les feux d’artifice peuvent se confondre avec les bombes. La joie et la tragédie cohabitent. Nino voit dans leurs retrouvailles un signe écrit « dans les étoiles ». Yasmina, plus lucide peut-être, rappelle que l’amour n’est pas magie mais décision quotidienne.
Le film ouvre ainsi une question profondément spirituelle : sommes-nous portés par un dessein, ou livrés au chaos des coïncidences ? Entre providence et responsabilité, chacun est invité à discerner. Cette tension devient alors extrêmement féconde. Elle rappelle que l’espérance n’est pas naïveté mais choix courageux.
Rester ou partir ? Fonder une famille ou céder au découragement ? Le dilemme libanais rejoint une inquiétude plus universelle face à l’avenir. Comment engendrer dans un monde incertain ? Comment aimer sans garantie ?
Balancement entre nostalgie et modernité
La musique d’Anthony Sahyoun, mêlant influences arabes et textures contemporaines, accompagne ce balancement entre nostalgie et modernité. Les jeunes comédiens, d’une vérité désarmante, donnent au film une fraîcheur essentielle et c’est par eux que naît le monde intérieur de Nino et Yasmina. Un monde fragile et merveilleux est une formidable déclaration d’amour à un pays blessé, mais aussi à la capacité humaine de rêver encore. Il affirme que la beauté ne nie pas la fracture ; elle la traverse. Et que parfois, au cœur même des ruines, peut surgir l’île promise : non pas un ailleurs, mais une manière nouvelle d’habiter le réel. Un monde fragile et merveilleux devient pour moi l’une des plus belles histoires d’amour que le cinéma a cette capacité à nous offrir.
