À l’heure où la question migratoire nourrit peurs et discours simplificateurs, le documentaire Welcome to Europe de Thomas Bornot et Cyril Montana, propose un salutaire déplacement du regard.
Le point de départ est intime. Cyril Montana, écrivain et petit-fils d’un réfugié espagnol ayant fui le franquisme en 1939, s’engage auprès des migrants en France. De cette expérience naît une question simple : les exilés d’aujourd’hui ne sont-ils pas regardés comme l’étaient hier les républicains espagnols de la Retirada ? À partir de cette mémoire familiale, le film entreprend un voyage à rebours des routes migratoires, de la France jusqu’aux rives de la Méditerranée – Italie, Grèce, Turquie, Libye – à la rencontre de celles et ceux qui tentent de rejoindre l’Europe.
Déconstruire certains récits dominants sur l’immigration
Le dispositif repose sur une démarche d’enquête. Cyril Montana apparaît à l’écran non comme un militant sûr de lui, mais comme un homme qui cherche à comprendre. Cette posture donne au film une tonalité accessible et sincère. Les rencontres se succèdent avec exilés, bénévoles associatifs, chercheurs, élus locaux. Tous contribuent à déconstruire certains récits dominants sur l’immigration, souvent nourris de chiffres approximatifs et d’images anxiogènes. Parallèlement, le film suit le parcours de Yadullah, jeune Afghan arrivé à Paris après un passage par l’île de Lesbos. Son quotidien, fait de démarches administratives, apprentissage du français, cours de yoga, engagement dans un projet théâtral, donne chair à ce que signifie reconstruire une vie. Loin des statistiques abstraites, son histoire rappelle que la migration est d’abord une expérience humaine faite d’espoirs, de fragilités et de persévérance.
Confronter les discours aux faits et aux témoignages
La grande réussite de Welcome to Europe tient, encore une fois, à son refus de simplifier. Le film ne nie rien… ni les tensions, ni les difficultés liées aux migrations, mais il montre combien la réalité est plus complexe que les slogans politiques. En confrontant les discours aux faits et aux témoignages, les réalisateurs dévoilent l’écart entre la peur entretenue dans l’espace public et les situations vécues sur le terrain. Ce documentaire fait un très écho à cette traversée constante de la figure de l’étranger et de l’exilé dans le texte biblique. Depuis Abraham quittant sa terre jusqu’au peuple d’Israël en diaspora… « Tu aimeras l’étranger, car vous avez été étrangers au pays d’Égypte » rappelle aussi le Deutéronome.
Sans discours religieux explicite, Welcome to Europe rejoint cette exigence spirituelle en invitant à reconnaître dans l’exilé un prochain plutôt qu’une menace.
On en ressort avec cette interrogation sur le visage que nous voulons donner à l’Europe. Une forteresse obsédée par son identité ou un espace capable d’accueillir sans renoncer à ses valeurs ? En redonnant des visages et des histoires à ceux que l’on réduit trop souvent à des catégories anonymes, Welcome to Europe rappelle que la mémoire de l’exil appartient aussi à notre histoire commune. Un documentaire précieux, qui ne cherche pas à convaincre par la force mais à ouvrir un espace de réflexion – et peut-être de conversion du regard.
