Dans Woman and Child, Saeed Roustaee poursuit son exploration frontale de la société iranienne contemporaine. Après La Loi de Téhéran et Leila et ses frères, le cinéaste confirme sa capacité rare à conjuguer tension dramatique et regard social acéré, sans jamais sacrifier la complexité humaine.
Le film s’ouvre sur un drame intime. Une mère et son enfant se retrouvent pris dans un engrenage où les décisions individuelles se heurtent aux attentes familiales et au poids d’un ordre patriarcal solidement ancré. Saeed Roustaee s’intéresse à la violence insidieuse qui se glisse dans les silences, dans les regards baissés, dans les mots qu’on ne prononce pas. Très vite, la question n’est plus seulement celle d’un conflit domestique, mais celle d’un système où la réputation et l’honneur priment sur l’écoute et la compassion.
Une dramaturgie de l’enfermement
Le cinéaste continue d’exceller là encore à orchestrer des scènes collectives étouffantes. Celles de réunions de famille, de confrontations judiciaires, d’échanges tendus où chacun parle pour défendre sa place. La caméra circule au plus près des visages captant fatigue, peur mais aussi signes de dignité. Comme dans ses précédents films, Roustaee construit une dramaturgie de l’enfermement. Les personnages semblent pris au piège d’un cadre social dont nul ne peut réellement s’extraire sans en payer le prix. Pourtant Woman and Child ne cède jamais à la tentation du pamphlet. Le film refuse le manichéisme. Les figures masculines ne sont pas réduites à des caricatures d’oppresseurs ; elles apparaissent elles aussi prises dans une logique d’honneur et de pression sociale qui les dépasse. C’est peut-être là que réside une part de la force du film, en montrant que le patriarcat ne fonctionne pas seulement comme domination individuelle, mais aussi comme système intériorisé et parfois inconsciemment perpétué.
© Amirhossein Shojaei & Saeed Roustaee
Les risques de dire la vérité
La mise en scène alterne moments d’intimité presque suspendus et séquences d’une intensité suffocante. Roustaee, avec son sens du rythme et sa direction d’acteurs que l’on lui connait, parvient à faire sentir l’épaisseur morale de chaque décision. Celle de protéger un enfant quand cela implique de défier la loi ou la tradition. Ou encore les risques de dire la vérité quand l’équilibre fragile d’une famille est menacé. Le film place ses personnages face à des dilemmes qui n’ont rien d’abstrait. Au cœur du récit, la mère incarne une résistance silencieuse. Non pas une héroïne idéalisée, mais une femme confrontée à l’isolement et à la honte sociale. Mais sans doute aussi plus encore, une mère pétrie intérieurement par la peur de perdre ce qu’elle tente précisément de sauver. Dans ce récit émerge également une solidarité féminine discrète mais décisive. On perçoit des regards échangés, des gestes de soutien, des paroles murmurées à l’abri des hommes… alors, dans un univers où l’honneur masculin structure les décisions, cette fraternité féminine devient un véritable espace de survie.
Woman and Child s’inscrit dans la continuité d’un cinéma iranien qui interroge la justice et la place de l’individu face à la norme. Mais Roustaee y ajoute cette dimension particulièrement contemporaine de la sensation d’une société au bord de la rupture, où les cadres traditionnels vacillent sans pour autant disparaître. Enfin, le film laisse une question en suspens, presque brûlante sur ce qu’il reste d’humain lorsque l’image sociale l’emporte sur la vérité des cœurs. Sans donner de leçon, sans discours appuyé, Woman and Child rappelle que la dignité se joue souvent dans les marges, dans ces instants où l’on choisit d’écouter plutôt que de juger. Même si Woman and Child ne restera pas la plus imposante œuvre du cinéaste iranien, nous sommes là face un cinéma exigeant, profondément politique et surtout habité par une compassion lucide.
