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Compartiment n°6… l’important c’est le chemin

Une jeune finlandaise prend un train à Moscou pour se rendre sur un site archéologique en mer arctique. Elle est contrainte de partager son compartiment avec un inconnu.

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Publié le 2 novembre 2021

Auteur : Jean-Luc Gadreau

Grand prix ex-æquo au dernier Festival de Cannes et également mention spéciale du Jury œcuménique, Compartiment n°6 nous transporte au cœur des années 90.

Inspiré du roman éponyme de Rosa Liksom, Compartiment n° 6 est plus qu’une simple histoire douce-amère d’amour et d’amitié. Il s’agit d’un récit vivant et sincère sur l’apprentissage de l’identité personnelle, la découverte des qualités uniques que l’on possède et nos manières de faire pour plaire aux autres ou se faire accepter par eux. Le réalisateur Juho Kuosmanen utilise l’intimité des espaces dans lesquels le film se déroule pour construire une étude puissante des préjugés que nous avons et des masques que nous portons pour cacher nos vulnérabilités. Voyage, voyage de Desireless, sorti en 1986, y est entendu à trois reprises. Car c’est bien là que nous sommes conviés. Dans un voyage pas banal, où un train devient le lieu de confinement et de rencontre avec l’inconnu, et la porte à une transformation. Une romance ferroviaire loin des clichés glamour possibles qui devient ici parabole.

Laura (Seidi Haarla), une jeune finlandaise prend un train à Moscou pour se rendre sur un site archéologique en mer arctique. Elle est contrainte de partager son compartiment avec un inconnu, Ljoha (Yuriy Borisov), un ouvrier qui se rend à Mourmansk pour travailler et avec qui elle devra partager le minuscule compartiment du train pour le reste du voyage. Au début, Laura est mal à l’aise avec l’impudence et la vulgarité du garçon. Mais lorsqu’elle apprend à le connaître, elle se rend compte que les apparences sont trompeuses et que, parfois, ceux qui prétendent être nos amis sont les premiers à nous trahir ou se révèlent être des personnes différentes de ce que nous pensions.

Ce film est à la fois un road movie, une sorte d’histoire d’amour entre deux personnes opposées et un portrait de la Russie au début de l’ère post-soviétique. Les détails et l’atmosphère de l’époque donnent une impression d’immersion, qu’il s’agisse des babouchkas que l’on voit à travers l’objectif de la précieuse caméra vidéo que Laura emporte partout avec elle, de la femme bourrue qui garde le train, des paysages impitoyables du nord ou des bouteilles d’alcool de contrebande que des habitants sympathiques lui donnent à boire en route. Cette insistance sur la chanson Voyage, voyage n’est d’ailleurs pas anodine. Elle permet de nous replonger indirectement dans cette époque. Une sorte de mise en abyme sonore qui offre aussi d’autres ouvertures naturelles. Les paroles de la chanson soulignent en effet le thème général du film, à savoir que le voyage, aussi banal soit-il, est tout autant un processus intérieur. Compartiment n°6 utilise là les codes traditionnels du road movie, avec l’idée d’une errance géographique qui devient reflet d’un voyage intérieur, la route comme révélateur de la découverte de soi. Un voyage fait naturellement de rencontres… partir vers l’inconnu prêt à se confronter à l’autre, quel qu’il soit ! Et dans ce compartiment de train exigu, la rencontre avec l’autre prend une forme intrusive inévitable et pas forcément simple à accepter ou supporter.

Il faut bien sûr relever le travail extraordinaire de Seidi Haarla et de Yuriy Borisov, qui conquièrent nos cœurs par leurs interprétations sublimes. Les deux acteurs transmettent efficacement la tension, la méfiance et l’empathie que vivent leurs personnages. Il y a quelques moments où Laura et Ljoha baissent la garde et font tomber leurs masques, se montrant tels qu’ils sont, avec leurs vertus et leurs imperfections, qui sont extrêmement magiques et touchants, et qui sont un signe latent du grand talent du couple principal.

Compartiment n°6 est sans doute une histoire simple, modeste, mais où la dimension parabolique l’emporte pour devenir extrêmement puissante et riche.   Les performances donc, mais aussi l’écriture et la mise en scène s’accordent pour donner une impression de fraîcheur et de spécificité, et aussi sombres que soient les décors, le film possède une délicieuse touche de comédie noire et partage l’effervescence d’un réveil personnel sans jamais sembler évident ou facile. Une sorte de lumière chaude et rassurante au milieu d’un terrain vague gelé. Juho Kuosmanen nous démontre une fois encore, après son premier long métrage Olli Mäki (qui avait reçu en 2016 le prix Un Certain Regard à Cannes), qu’il est un cinéaste tendre, humaniste, qui sait proposer ce que certains aiment appeler « des petites histoires avec un grand cœur ».

Les comparaisons avec un autre film de 1995, Before Sunrise, sont inévitables pour ceux qui le connaissent, mais Compartiment n° 6 est bien plus qu’un simple voyage en train de Moscou à Mourmansk, accompagné d’un verre de vodka tandis que la chanson Voyage voyage passe dans les écouteurs du Walkman. C’est une histoire où ce qui compte n’est pas la destination, mais le voyage. L’histoire de deux étrangers qui, malgré leurs différences culturelles, sociales et économiques, apprennent que le bonheur se trouve dans l’authenticité, sans compromettre leurs idéaux ou leurs préférences pour plaire à quelqu’un d’autre. En tout cas, une chose est sûre, Compartiment n° 6 est l’un de mes films coup de cœur de cette année indiscutablement !

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Cinéma, culture, sport, spiritualité, société… Autant de sujets de prédilection du blog de Jean-Luc Gadreau, ArtSpi’in. Jean-Luc Gadreau est pasteur, auteur, mais aussi attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

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