« Dans leur regard », plus qu’une série !

« Dans leur regard », plus qu’une série !

Cinq adolescents noirs et latinos condamnés pour un crime qu’ils n’ont pas commis. "When They See Us", mini-série en quatre épisodes est diffusée actuellement sur Netflix.

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Publié le 14 juin 2019

Auteur : Jean-Luc Gadreau

« Dans leur regard » est plus qu’une mini-série bien conçue, c’est un appel à l’action, au changement… un refus d’accepter que l’histoire se répète indéfiniment.

Dans leur regardWhen They See Us dans son titre original, une mini-série en quatre épisodes réalisée par la toujours excellente Ava DuVernay, réalisatrice de Selma et Middle Of Nowhere, est diffusée actuellement sur Netflix. La cinéaste y décrit le processus trop commun par lequel cinq adolescents noirs et latinos ont été condamnés pour un crime qu’ils n’ont pas commis. Surnommés les Central Park Five, Antron McCray, Kevin Richardson, Yusef Salaam, Raymond Santana Jr. et Korey Wise, dont l’âge variait de 14 à 16 ans à l’époque, ont été accusés d’avoir violé et battu Trisha Meili, 29 ans, qui faisait son jogging dans Central Park le 19 avril 1989. Malgré un interrogatoire d’un jour et demi sans la présence de tuteurs et sans nourriture, sans eau ni sommeil, malgré des aveux contradictoires obtenus sous la contrainte et malgré l’absence totale de preuves matérielles, les cinq garçons ont tous été condamnés et incarcérés. Quatre d’entre eux ont été placés dans des établissements correctionnels pour mineurs. Korey Wise, 16 ans, l’aîné, a été jugé en tant qu’adulte et incarcéré pour adultes, où il a subi d’horribles sévices physiques et psychologiques.

Une série extrêmement difficile à regarder, mais certainement pas par manque de savoir-faire. La direction et l’écriture de DuVernay sont claires et précises, et mettent l’accent sur ce que les garçons et leurs familles ont perdu au cours de leurs décennies d’épreuve. Bradford Young, directeur de la photographie nommé aux Oscars et collaborateur de longue date de DuVernay, apporte sa lumière brute et ses ombres clairs-obscurs caractéristiques pour donner à la série une apparence remarquable, notamment dans des tons bleus froids et avec la lueur chaude et dorée des lampadaires et des lampes des appartements. La distribution, constituée de plus de 100 comédiens, dont Vera Farmiga, Michael Kenneth Williams, Joshua Jackson, Blair Underwood, Felicity Huffman, Suzzanne Douglas, Jharrel Jerome et Kylie Bunbury, est aussi excellente. Ils font tous un travail fantastique avec leurs personnages. On peut ainsi citer Niecy Nash, dans le rôle de la mère de Korey, Aunjanue Ellis, celle de Yusef ou encore John Leguizamo, dans celui du père de Raymond – vous pouvez voir leur zèle pour défendre leurs fils, poussés par un amour profond, une fatigue extrême et une colère vertueuse.

Non, en fait ce qui rend difficile à voir Dans leur regard, ce n’est pas seulement la violence infligée aux cinq garçons – qui sont si jeunes et impuissants par rapport aux policiers et à la machine judiciaire et médiatique qui s’abat sur eux – mais parce que vous savez par dessus tout que ces faits s’inscrivent dans une sorte de continuum d’injustice. L’histoire américaine nous renvoie ainsi, entre autres, aux émeutes du Zoot Suit de 1943 à Los Angeles, où des Marines blancs ont violemment attaqué des jeunes Mexicains, Noirs et Philippins ; à l’exécution en 1944 de George Stinney Jr. en Caroline du Sud, 14 ans à peine lorsqu’il a été reconnu coupable du meurtre de deux jeunes filles blanches (dont beaucoup pensent qu’elles ont été assassinées par un homme blanc puissant, George Burke) ; à la mort de Kalief Browder, un jeune homme du Bronx qui s’est suicidé après avoir été détenu à Rikers Island pendant trois ans sans procès pour un sac à dos volé ; et à la mort innombrable de jeunes hommes, femmes, garçons et filles de couleur des mains de membres auto-définis de la société et de policiers racistes et haineux. 

Dans le premier épisode, DuVernay nous plonge, après avoir planté le décor, dans la longueur atroce des interrogatoires de la police. Elle réussit brillamment à nous faire sentir à quel point la résistance se transforme en acquiescement. On y découvre Linda Fairstein (interprété par l’ex Desperate Housewife Felicity Huffman) qui dirige l’enquête qui est ici la représentation la plus infâme de l’accusation. Elle est prête à déformer la vérité et à remodeler les pièces pour qu’elles correspondent à son récit. Elle prédit également avec justesse que la presse, exigera du sang et un redressement rapide parce que Melli était le genre de victime qui fait vendre du papier – jeune, blonde, blanche et riche. (Dans la deuxième partie on entendra d’ailleurs qu’à l’époque Donald Trump avait appelé au rétablissement de la peine de mort pour l’exécution des cinq ados !) Un premier épisode avec une fin magistrale et bouleversante à la fois dans une scène où les garçons accusés sont enfin réunis dans une cellule de détention – pour certains, c’est leur première rencontre – et s’excusent de s’être impliqués mutuellement.

Plus émouvantes encore sont les transitions de la troisième partie, dans laquelle elle nous projette dans des scènes de prison, en utilisant, entre autres, la transformation physique des personnages pour nous donner de percevoir le temps, les années qui passent… SI le dispositif en soi n’est pas nouveau DuVernay l’utilise est encore là très adroitement. C’est ainsi qu’elle propose aussi des pause suffisante après chaque choc émotionnel pour que vous puissiez récupérer… avant qu’elle ne vous frappe intensément avec le suivant. Ici, pas de message à délivrer particulièrement, aucun argument à avancer supplémentaire si ce n’est de provoquer nos émotions et rendre la douleur incalculable réelle, encore et encore. Tout au long des quatre épisodes, nous voyons finalement ce que les garçons et leurs familles ont perdu pendant l’interrogatoire, le procès, leur incarcération et leur libération à l’âge adulte. Nous voyons l’innocence perdue, le sentiment de sécurité perdu, la méfiance des autres membres de la famille à l’égard de Kevin, Antron, Yusef et Raymond. Nous voyons les difficultés qu’ils ont à trouver un emploi, un logement et rétablir aussi tout simplement des relations humaines et surtout amoureuses.

Avec deux de ses personnages, cependant – Raymond Santana Jr. et Korey Wise – DuVernay élargit son champs narratif. Wise était le seule à avoir atteint l’âge de 16 ans au moment du viol et a donc été jugée comme un adulte et condamné à l’enfer du pénitencier. Santana a été lui le seul à enfreindre pour de bon la loi après sa libération conditionnelle (avec des raisons bien compréhensibles hélas) et il a été renvoyé en prison. Ces distinctions donnent à DuVernay de bonnes raisons de se concentrer sur Wise et Santana et l’occasion de rendre ainsi son film un peu plus éclectique et asymétrique en y ajoutant deux espaces stylistiquement distincts. Le quatrième épisode est ainsi particulièrement puissant tant cinématographiquement qu’émotionnellement, forme et fond se rejoignent admirablement, se portent mutuellement et en fond un vrai petit bijou.

Finalement, et ce quatrième épisode le raconte aussi, le véritable agresseur, Matias Reyes, s’est présenté en 2002 et a avoué qu’il avait attaqué seul Meili, ce qui a entraîné l’annulation des condamnations des cinq hommes et un règlement de 40 millions de dollars, soit 1 million de dollars pour chaque année passée collectivement en prison. L’ADN de Reyes était la seule qui correspondait aux échantillons prélevés sur la scène de crime. Son crime s’ajoute également à plusieurs autres viols qu’il commettra plus tard au cours de l’été. Il convient également de noter qu’au cours de la même semaine en 1989, 28 autres viols ont été signalés à New York et que la plupart des victimes étaient des Noirs et des Latinos. Si la police était vraiment intéressée à faire justice pour les victimes de violences sexuelles, ce qui est un problème réel et alarmant dans ce pays, elle aurait travaillé avec autant de diligence pour clore ces dossiers et n’aurait pas forcé cinq adolescents à avouer un crime qu’ils n’ont pas commis. Et si les forces de l’ordre n’avaient pas automatiquement décidé de la culpabilité de ces cinq ados noires et latinos, ce qui arrive souvent dans cette société, elles auraient pu empêcher le véritable agresseur de faire du mal à d’autres femmes.

Avec Dans leur regard, Ava DuVernay lance une forme d’appel à l’action. Un appel à se rappeler qu’il ne fait pas continuer à laisser l’histoire se répéter. La population carcérale américaine s’élève actuellement à 2,2 millions de personnes, et 4,5 millions d’autres sont en liberté conditionnelle ou en probation, soit le nombre le plus élevé du monde dit « développé ». Ce sont des millions de familles détenues dans une sorte de purgatoire, des millions de vies détruites, parfois irréparables. Combien d’autres personnes devront vivre ce genre d’expérience avant que les choses cessent ? Oui, aujourd’hui encore aux États-Unis, les noirs américains sont toujours victimes criantes de discrimination.Pour un même crime, une personne noire sera condamnée à une peine dix neuf pour cent plus longue qu’une personne blanche. Si Dans leur regard s’attaque à une affaire bien précise, elle dénonce plus généralement un système judiciaire où l’égalité n’est toujours pas acquise aujourd’hui. 

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Cinéma, culture, sport, spiritualité, société… Autant de sujets de prédilection du blog de Jean-Luc Gadreau, ArtSpi’in. Jean-Luc Gadreau est pasteur, auteur, mais aussi attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

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