#Cannes2021

The French Dispatch… No crying

À l’heure où le journalisme est souvent décrié, voir insulté, Wes Anderson nous offre, avec The French Dispatch, sa lettre d’amour à la presse écrite.

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Publié le 14 juillet 2021

Auteur : Jean-Luc Gadreau

Un véritable tapis rouge de stars, de Bill Murray à Benicio del Toro en passant par Tilda Swinton, Timothée Chalamet, Adrien Brody, Frances McDormand mais aussi (cocorico) Léa Seydoux et Mathieu Almaric, nous donne de progresser dans ce 10ème enchantement cinématographique signé du brillantissime réalisateur américain qui est là tout à fait fidèle à son style, et le sublime même. 

Prévu pour être le film d’ouverture du Festival de Cannes l’an dernier, le dernier long métrage de Wes Anderson a su attendre et a été enfin dévoilé en compétition lors de l’édition 2021. Quelle joie ! The French Dispatch est un clin d’œil décalé à l’époque où la presse écrite régnait en maître, avec une forme d’hommage aux belles heures du New Yorker et à ses légions d’écrivains très influents, avec en prime l’amour d’Anderson pour la littérature, l’art et la musique.

Dans la ville française fictive d’Ennui-sur-Blasé (le nom à lui seul mérite notre attention), au cœur des années 1960, se trouvent les bureaux de « The French Dispatch », un supplément dominical du journal Liberty, Kansas Evening Sun. Ce magazine est consacré aux questions de culture, de politique et de société. Annoncé comme « une notice nécrologique, un bref guide de voyage et trois articles de fond », le film se déroule sous la forme de quatre courts métrages encadrés par un prologue et un épilogue traitant de la mort du premier et unique rédacteur en chef du magazine éponyme, Arthur Howitzer Jr (Bill Murray) qui avait écrit « No crying » (on ne pleure pas) au-dessus de la porte de son bureau. Puisque le magazine doit être fermé après sa mort, le film devient à la fois le dernier numéro du magazine et un hommage à Howitzer Jr lui-même, le genre de rédacteur en chef de rêve et dont le conseil le plus sage à ses rédacteurs était « essayez de donner l’impression que vous l’avez écrit comme ça exprès ».

Lorsqu’il apprend que son dernier numéro contient un article de trop, dont beaucoup dépassent de plusieurs milliers de mots la longueur de l’article, Howitzer décide de ne rien couper, mais de « retirer quelques publicités et d’acheter plus de papier ». Quatre de ses auteurs vedettes nous servent alors de guides. Tout d’abord, Herbsaint Sazerac (Owen Wilson), nous propose une visite guidée à vélo des différents quartiers d’Ennui. La visite se fait grâce à une rafale de tableaux visuels poétiques et fantaisiste, à la Jacques Tati, avec des plans tout particulièrement étourdissants et inventifs. Mais ce n’est qu’un avant-goût de l’ingéniosité visuelle à venir, avec des arrêts sur image, des plans qui passent de la couleur au noir et blanc et vice-versa, en fonction de l’aspect qui sert le mieux au moment présent, ou l’usage tout à fait génial de l’animation rendant par là-même un vibrant hommage à Angoulême où fut entièrement tourné The French Dispatch.

Viennent ensuite les trois articles principaux, le premier étant celui de Tilda Swinton, critique d’art, JKL Berenson, qui raconte l’histoire d’un artiste un peu fou incarcéré (Benicio Del Toro), de sa gardienne et muse (Léa Seydoux) et de son marchand sans scrupules (Adrien Brody). Vient ensuite, dans la section « Politique et poésie », la Lucinda Krementz interprétée par Frances McDormand, la correspondante en politique et en poésie, qui fait preuve de neutralité journalistique même lorsqu’elle couche avec sa proie, un leader étudiant appelé Zeffirelli (Timothée Chalamet) sur les barricades de la révolution de l’Échiquier. Enfin, le critique gastronomique Roebuck Wright, interprété par Jeffrey Wright, dont l’article sur une curieuse cuisine pratiquée par le légendaire chef de la police Nescafier se transforme en un récit policier captivant, agrémenté d’une poursuite en voiture animée, lorsque le commissaire de la police (Mathieu Amalric) découvre que son fils a été kidnappé par une bande de malfrats.

Le film est un hymne à la curiosité et aux petites histoires du quotidien – Anderson est manifestement épris de ce style de journalisme qui martèle des milliers de mots sur des sujets de niche. Mais il s’agit aussi de l’incomplétude nécessaire d’une vie curieuse. Les scribes de Howitzer sont tous loin de chez eux, « à la recherche de quelque chose qui leur manque, de quelque chose qu’ils ont laissé derrière eux », comme le dit Nescofier de façon douce-amère. Et au milieu de la fantaisie et de l’ironie luxuriante de son scénario, Anderson lance régulièrement de véritables petites grenades de perspicacité qui font mouche à tous les coups !

The French Dispatch est une œuvre tout à fait éblouissante à tout point de vue. Évidemment, c’est un bijou de maîtrise de l’histoire, avec un sens unique du découpage, du rythme, du cadrage et de la mise en scène. Mais Wes Anderson s’est une fois encore aussi entouré d’artistes redoutables, qu’il s’agisse de la merveilleuse bande orchestre de M. Alexandre Desplat, de la sublime photographie de M. Robert Yeoman, ou du travail quasi héroïque de l’éditeur, M. Andrew Weisblum. C’est un film qui se déguste tout simplement comme l’on se pose, dans un musée, devant un tableau de maître pour faire silence… regarder, observer, et se laisser toucher.

 

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Cinéma, culture, sport, spiritualité, société… Autant de sujets de prédilection du blog de Jean-Luc Gadreau, ArtSpi’in. Jean-Luc Gadreau est pasteur, auteur, mais aussi attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

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