Une série qui faisait partie du lancement initial de la plateforme en novembre 2019 en se permettant vraiment tout, et en le faisant extrêmement bien.
Ils sont là, au premier plan, dans la bannière de cette nouvelle saison aux couleurs néon qui flotte en haut de la page d’accueil de la plateforme TV d’Apple : Des fusils blancs dans les mains d’un quatuor d’astronautes américains bondissant sur la surface lunaire dans des combinaisons spatiales blanches… comme la lune. Si vous pensiez vous être endormi pendant cette partie de votre cours d’histoire du XXème siècle, ne vous inquiétez pas. Malgré la création récente de la Space Force, dans l’histoire relativement courte des vols spatiaux habités, les armes n’ont jamais fait partie de l’équation. La surenchère technologique, oui. La fierté nationale, bien sûr. Les découvertes scientifiques, absolument. Mais des armes ? Non. Mais il en est autrement dans ligne temporelle de For All Mankind, (retrouvez ma critique de la s1) la série uchronique de science-fiction méticuleusement élaborée par Ronald D. Moore, Matt Wolpert et Ben Nedivi, qui renverse la course à l’espace en imaginant que ce sont les Soviétiques qui ont posé le premier homme sur la lune, et qui élabore la suite à partir de cet événement.

La vision d’astronautes armés sautillant sur la surface lunaire ressemble à quelque chose qui sortirait du rêve fiévreux d’un enfant de 12 ans sous l’effet d’une boisson gazeuse, et on pardonnera à For All Mankind de se laisser parfois aller à un soupçon de ridicule. Mais la série ne perd pas de vue la pente glissante qu’implique une présence militaire sur la lune. À un moment crucial où les Américains et les Soviétiques se disputent une forteresse lunaire riche en lithium, les astronautes armés se mettent à fredonner « Ride of the Valkyries » – une allusion non dissimulée à Apocalypse Now, et par là-même à la guerre du Vietnam et aux cycles de violence inutiles. Une façon de nous rappeler la capacité inégalée de l’Amérique à se risquer à faire échouer le monde lorsque la possibilité d’un conflit armé est dans l’air et que porter des flingues devient un enjeu constitutionnel.

Mais permettez-moi de revenir sur la question des armes qui est, malgré tout, au cœur de cette deuxième saison. Si les armes de toutes sortes ont longtemps été un pilier de la science-fiction spatiale (il suffit de regarder Battlestar Galactica de Ronald D. Moore, par exemple), elles n’ont jamais fait partie de notre propre réalité spatiale. Paradoxalement, le fait qu’elles ne fassent pas partie de notre ligne temporelle semble tellement ancré dans le projet des humains dans l’espace que le simple fait de poser ici la question introduit un degré surprenant de tension narrative. En effet, si nous savons à quoi ressemblait le programme spatial américain du XXe siècle (pas d’armes à feu) et si nous imaginons à quoi peut ressembler tous les programmes spatiaux fictifs du futur (beaucoup d’armes à feu), le fait est que nous n’avons pas passé beaucoup de temps à nous demander à quoi pourrait ressembler la transition d’une réalité à l’autre. En présentant à la NASA, dans cette saison, un ultimatum du type « des armes ou rien », For All Mankind nous donne l’occasion de le faire, en nous permettant de voir, au fur et à mesure des épisodes, à quoi cette lutte pourrait ressembler non seulement pour les bureaucrates au sommet de la NASA et du ministère de la Défense, mais aussi pour les astronautes qui sont appelés à porter les premiers fusils sur la lune, et pour les pilotes d’essai (y compris la Sally Ride jouée par Ellen Wroe) qui sont pris au dépourvu par la décision du Président de forcer leur partie du programme à prendre un virage à droite aussi brusque. Nous voyons la désillusion s’installer, alors que chacun d’entre eux réalise que le rêve d’un projet où l’humanité pourrait travailler ensemble dans l’espace, en tant que communauté mondiale, vers une vision partagée de la paix et des possibilités, est en phase terminale.
Cela ne veut pas dire que la prochaine saison de For All Mankind fait fi de l’espérance, cependant. Les endroits où elle emmène ses personnages tout au long de la saison – et les endroits où, à leur tour, elle emmène l’Amérique et le monde – en regorgent très clairement. Alors, si comme moi vous vous retrouvez à chanter avec l’équipe de Jamestown sur « Three Little Birds » de Bob Marley alors qu’ils sont debout, épaule contre épaule, pour regarder le lever du soleil après deux longues semaines d’obscurité dans le premier épisode, n’hésitez surtout pas… laissez-vous aller.
Comme le reste de la saison nous le rappellera, même si nous finissons par avoir des armes sur la lune, l’espace comme notre humanité reste vaste et pleine d’espérance quand on est prêt à franchir parfois le pas de la désobéissance face à ce qui nous ferait adorer ce qui ne doit pas l’être, marcher à contre-courant et même donner sa vie par amour. Tiens, tiens… n’y aurait-il pas là quelques références bibliques possibles dans cette uchronie spatiale finalement ?!
