Héros ou saints : tous appelés ?

Héros ou saints : tous appelés ?

Les réponses d'un philosophe, d'un psy et d'une pasteure.

Un contenu proposé par Le Nouveau Messager

Publié le 25 septembre 2019

Le coin du philosophe

Olivier Peterschmitt, philosophe

Philon : La religion sait stimuler l’enthousiasme des croyants et leur volonté héroïque. Elle prétend que seul peut sauver sa vie celui qui la perd. Pour elle, le monde ne compte pas; seul compte l’au-delà du monde. On place la barre bien haut, pour que chacun se renie lui-même et se prépare à une sorte de martyre dans le rejet du monde. Tout cela me semble assez morbide.

Socrate : Tout héroïsme a à voir avec la mort puisqu’il suppose de ne pas s’épouvanter devant elle. Cela se voit chez certains lorsqu’ils prennent la défense des opprimés, des humiliés, des assassinés. Ils refusent l’indifférence ou la lâcheté ambiante. Ils rendent présents ceux qui sont écartés. La vie est renouvelée dans le monde lorsque certains individus prennent le risque de s’aventurer sur le terrain de la mort.

P : On distingue parfois entre de mauvaises et de bonnes raisons d’être héroïque. Les mauvaises seraient celles qui reposent sur la promesse de récompenses surnaturelles ou sur le mépris de la vie. Le héros authentique agirait avec courage sans rien espérer en retour. Bien des personnes nous remplissent d’admiration parce qu’elles semblent ne rien réclamer pour elles ni être animées par un sentiment de supériorité ou d’invulnérabilité.

S : Je me suis souvent demandé d’où vient cette force admirable lorsqu’elle n’est pas alimentée par des passions troubles. Autant on comprend qu’on peut être héroïque par ambition, parce qu’on fait partie du camp des vainqueurs, autant il est difficile de comprendre qu’on puisse l’être pour rien, par amour désintéressé du bien ou de la justice.

P : Cela est un mythe. L’amour héroïque ou la sainteté servent toujours un intérêt. Ce qui appelle à l’action courageuse est une sorte de nécessité intérieure qui opère à la manière d’une contrainte. On ne veut pas perdre l’estime de soi, trahir un idéal, décevoir les proches. Sans ce stimulant affectif, il ne se passerait jamais rien. L’appel vient de l’inconscient et la sainteté est une grande histoire d’amour imaginaire, une névrose sublime. Quant à ceux qui admirent de tels grands hommes, ils le font pour se donner l’illusion de participer à leur destin par le simple fait de les admirer. Leur héroïsme se réduit à appeler à célébrer ceux qui furent appelés.

S : D’où l’importance de ne pas se laisser fasciner par une image figée de l’héroïsme moral. Ce qui est difficile n’est pas de changer le monde : c’est de se changer soi-même, pour qu’en soi le monde change. Le lieu de la transformation du monde est l’intériorité qui répond, pour chacun, à l’appel de la conscience.

Le coin du psy

Raymond Heintz, psychiatre

La question tient de l’impossible : qui pourrait dresser l’inventaire de l’ensemble des objets et des valeurs que nous amassons au cours de notre vie ? L’argent, bien sûr, le passe-partout qui remplit de bric-à-brac nos armoires. La notoriété, qui se chiffre maintenant en nombre de like, d’amis ou de followers sur les réseaux sociaux… Et pourtant, comme le chantait Graeme Allwright, Petites boîtes très étroites, petites boîtes faites en ticky-tacky, (…) petites boîtes toutes pareilles… Folie de l’accumulation, de la cave au grenier du monde, fringale d’achats ou de puissance, vides existentiels. À peine avons-nous été invités à quitter le cocon douillet de nos berceaux, que nous songeons à nous confectionner d’épais matelas qui nous y ramènent… : « Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. » (Matthieu 8, v. 20) Quand cette richesse-là, celle qui se compte, s’accumule et s’échange dans la frénésie d’un Monopoly géant, nous tient lieu de boussole, nous ne sommes pas si éloignés de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf : l’apoplexie du monde nous guette

La vraie richesse est sans calcul

La question tient aussi de l’absurde : quel poids pèse une âme ? C’est la question que posa le Diable à Faust, pour échanger son âme contre un rab de vie, de plaisirs exaucés : à l’endroit même de la différence, le Diabolos introduit une fausse équivalence (tout pourrait s’acheter ou se vendre, s’objectaliser). Ce que pointe Jésus dans son dire, c’est qu’il est une richesse d’un registre autre : inconsciente, instantanée, indomptable. Elle ne peut se domestiquer, encore moins se calculer, se stocker ou s’échanger. Elle est par essence don et transmission : mémoire des pères dans l’aube nouvelle des fils. Cette richesse n’est pas de l’ordre de la conviction bien-pensante, du vouloir le bien d’autrui : on ne décide pas d’être un(e) saint(e) ou un bon samaritain. Elle surgit au détour du long fleuve plus ou moins tranquille de nos vies, sans que l’on ait eu la possibilité de s’y préparer : elle est rencontre, appel, conversion instantanée. À l’instar de celui qui passait par là, peut-être vitupérant contre la connerie du genre humain et de son beau-frère… et qui saute à l’eau, sans calcul pour sa propre vie, porter secours à celui qui est en train de se noyer. Touché, à cet instant-là, au plus profond de son humanité. Ce qui n’était que cendre froide devient braise incandescente : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Le coin biblique

Claire-Lise Oltz-Meyer, pasteure à Hoenheim

Si l’on en croit les traductions possibles de ce verset, il y a deux manières de « gagner » le monde. La première serait d’en devenir le maître en le conquérant au jeu du plus menteur, du plus fort ou du plus riche ; la seconde est d’en devenir le sauveur. On évacuera donc assez vite la première manière de gagner le monde, le risque d’y perdre son âme étant plus que prévisible. L’histoire de l’humanité regorge malheureusement d’exemples de ce type. Reste donc l’enjeu de sauver le monde… Dans ce passage, Jésus est en train d’expliquer aux disciples que chacun, et lui le premier, a une responsabilité personnelle à assumer dans ce monde. « (…) qu’il se charge de sa croix et me suive ! » leur dit-il. On a souvent entendu ces paroles, et celles qui les accompagnent dans les versets 24 à 26, comme une invitation au sacrifice de soi, sorte de martyre programmé, au service de Dieu et des hommes. Il n’empêche que c’est bien notre propre croix et pas de celle de Jésus qu’il est question de prendre en charge. La mort sur la croix du Sauveur est une chose, ma croix de responsabilité humaine en est une autre.

Je peux travailler sur moi pour accepter de reconnaître que tout vient d’un Autre et laisser cet Autre fructifier en moi et à travers moi, en l’étouffant le moins possible dans mes réflexes, mes habitudes, mes a priori et mes jugements bien humains !

L’enfer peut être pavé des intentions les meilleures

À courir le monde pour tenter de le sauver, par contre, je risque de perdre mon Souffle – ou « mon âme, ma vie » comme dit le texte de Matthieu – , c’est à dire de m’essouffler littéralement ou ne plus savoir dans quel but et pour qui je le fais finalement. Pour les autres ? Pour Dieu ? Pour moi ? Ainsi, combien de fois ai-je été déçue ou démoralisée de voir que quelqu’un que j’avais pourtant aidé ne « s’en sortait tout de même pas » ? Ces jours-là, ai-je été triste pour l’autre ou bien pour ce qui, de mon temps, de mes idées, de mon énergie et de mon espérance, avait été « gaspillé pour rien » ? L’enfer est pavé de bonnes intentions… Jésus ne nous appelle pas à nous comporter en « wonder-super-humain » quoi qu’il en coûte, en oubliant de vivre, justement. À la suite des disciples il nous invite plutôt à saisir quelle part de responsabilité nous devons et pouvons assumer, simplement à notre niveau, si petit qu’il soit. Nous pouvons nous faire partenaires des petites et grandes victoires de la vie sur tout ce qui est porteur de mort et de souffrance dans notre quotidien. Certains choisiront les gestes tout simples de l’écologie à la maison, d’autres l’épanouissement de leurs enfants et de ceux des autres, d’autres encore la lutte active pour la dignité de chacun, etc. Je peux baisser les bras devant l’ampleur d’un projet. Mais je peux aussi choisir d’apporter ma petite pierre à l’édifice, que cette pierre finisse par faire la différence ou pas. Parce que l’essentiel c’est que, avec nous tous, à la suite du Christ, la vie et l’espérance gagnent encore un peu de terrain…

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