« [Le pasteur] était un homme de caractère qui s’énervait pourtant rarement et dont la légende affirme qu’il ne gifla qu’un seul homme dans sa vie, et cet homme était le futur Premier ministre Lionel Jospin. Le jeune Lionel, reconnaissable à sa grande tignasse, était à vrai dire un des garçons les plus turbulents de la Fraternité. À l’âge de onze ans, il prit la grande décision de conduire la toute nouvelle Simca qui remplaçait l’ineffable moto du pasteur. Celui-ci, sortant du culte, ne découvrit qu’un grand vide à la place de sa voiture. Affolé, il se mit à courir dans le quartier et tandis qu’il descendait la rue à toute vitesse, il aperçut Lionel, sortant tranquillement de la voiture qu’il venait de garer avec une habileté incompréhensible. Et c’est alors qu’il lui lança la gifle légendaire. »
Fabrice Humbert raconte cet épisode de l’enfance de Lionel Jospin dans Eden Utopie (Gallimard). Il est plaisant de rappeler cette histoire au lendemain de l’hommage national rendu à l’homme politique, dont on a mentionné de manière unanime l’« austérité protestante ». Et on comprend mieux pourquoi il se présentait lui-même comme « un austère qui se marre ».
Ne cherchons pas à en tirer une leçon morale ou théologique. On pourrait en faire une sorte de parabole, mais le « protestant athée », comme se définissait Lionel Jospin, s’en moquerait sûrement. Reconnaissons là simplement l’humanité du personnage et sa liberté. Et peut-être une explication de la dignité avec laquelle il encaissa la gifle de 2002.
Il nous manquera.
Olivier Brès, pasteur, pour « L’œil de Réforme »
