Qu’est-ce qu’un bon livre ? A satiété nous pourrions en parler. Coupons net en affirmant qu’il doit nous emporter par son rythme et garder le cap d’une certaine vérité. Loris Chavanette nous invite à suivre les Parisiennes en direction de Versailles. « Les femmes entrent en Révolution » (Tallandier) nous fait vivre les journées du 5 et 6 octobre 1789 comme si nous y étions.

Octobre 1789 : quand les femmes font basculer la Révolution

« De nombreuses femmes avaient déjà participé aux prémices de la Révolution, ainsi de la journée des Tuiles à Grenoble en 1788 et de l’incendie de la manufacture Réveillon fin avril 1789, écrit l’historien. Pourtant, c’est en octobre qu’elles s’érigent en ferment d’une Révolution ne cessant d’avancer. » Bien sûr, à cet endroit, vous croyez deviner le projet de Chavanette : faire plaisir à l’air du temps, réévaluer le rôle des femmes dans un épisode fondateur de notre histoire, à la fin gagner le cœur des lectrices. Balayez ces mauvaises pensées. Cet homme de science, qui ne dédaigne pas construire des romans quand lui en vient le désir, ouvre un débat des plus féconds : la marche des femmes affamées vers le Château, suprême symbole d’un régime ne voie de décomposition, tient davantage d’un acte politique fondateur que d’une impulsion, marque le surgissement d’une partie considérable de notre humanité sur la scène politique.

En commençant son ouvrage par un chapitre savoureux, « A Versailles avec Théroigne », l’auteur nous plonge dans un bonheur de lecture – vous savez bien, ces récits qui vous présentent, en quelques phrases, en quelques touches, un personnage que déjà l’on aime. Il montre aussi qu’à chaque étape du mouvement révolutionnaire la présence des femmes est décisive. En symétrie, Marie-Antoinette apparaît. « Figure imposée » direz-vous. C’est vrai. Mais comment faire silence à propos de celle que de multiples surnoms, depuis, son arrivée dans le royaume, baptisaient d’une manière infâme ? Humour et précision font bon ménage dans l’ouvrage. En rappelant le mot de son cher Mirabeau, « Le roi n’a qu’un homme, c’est sa femme », Chavanette souligne la volonté de la Reine de jouer le rôle essentiel dans cette aventure collective.

Versailles, symbole d’un pouvoir déjà coupé du peuple

Mais c’est encore le tableau des parisiennes pauvres, – « Femmes du peuple » est-il écrit au générique des films à la Guitry – qui vaut le détour. « A l’aube du 5 octobre, le thermomètre affiche aux alentours de 7 degrés. La nuit passée à faire la queue devant les boulangeries n’a rien donné. Le pain manque et celui qu’on parvient à se procurer est mauvais, note l’historien ; les femmes transies de froid ont attendu en vain. » Qu’adviendra-t-il ? Evidemment tout le monde sait la réplique à venir : « Qu’on leur donne des brioches ! » dira la Reine. Du moins le pensez-vous, le pensons-nous. C’est à voir, c’est à lire. A lire de toute urgence, parce que cet ouvrage tend un miroir aussi : le banquet fantastique du 1er octobre 1789, où la reine, le roi, le dauphin ont paru parmi la soldatesque en ivresse, nous évoque bien des choses. Le gouffre des inégalités, l’indifférence à la souffrance massive d’un peuple. Après quoi, bien entendu, la machine à vengeance enclenchée, tout le monde crie, comme par miracle, à la violence.    

Collaboration, pouvoir et dérives des élites

Tout autre chose maintenant. L’avez-vous vu ce film dont Jean-Luc Gadreau parle avec ferveur dans les colonnes de Réforme ? Il porte un titre audacieux, tiré d’Hugo, dure plus de trois heures et jamais ne vous ennuie. « Les rayons et les ombres », de Xavier Giannoli, retrace le parcours de Jean Luchaire et de sa fille Corinne. Celui-là, journaliste radical-socialiste et fervent partisan d’un rapprochement franco-allemand durant les années vingt, devient patron d’un quotidien collaborationniste pendant l’Occupation, soutenu par son ami de toujours, Otto Abetz, ambassadeur du Troisième Reich à Paris, parrain de Corinne. Celle-ci, comédienne à succès durant les années trente, se trouve embarquée dans les bacchanales que sa célébrité lui autorise et poursuit ses fêtes, insouciante des drames en cours, mais détruite par la tuberculose – dont elle mourra juste après-guerre.

Formidable spectacle, ce film pose un grand nombre de questions d’actualité. Celle de la dérive des êtres de pouvoir nous semble éclatante.

Quand nous voyons Luchaire vendre tout ce qui l’avait construit pour du pouvoir et de l’argent, comment ne pas s’interroger sur les parcours de nos contemporains ? Lorsque tel commentateur, mouche du coche dépassée par les événements, dépeint le Rassemblement national en parti républicain bonapartiste, on ne se dit pas seulement que la vieillesse – ou peut-être le trotskisme ? – est un naufrage. Quand on reconstitue le chemin d’Eric Zemmour, naguère journaliste de centre-gauche, on ne peut s’empêcher d’avoir des hauts-le-cœur. Et de nombreux noms viennent sous la plume, de femmes et d’hommes de droite, qui trahissent les principes de la république au bénéfice de leur ego. Plus que la faiblesse, plus que la vanité, c’est parfois l’ambition qui fait commettre les pires choix.

Courage et renoncements : le miroir de l’histoire

Xavier Giannoli nous avait déjà alertés en adaptant « Illusions perdues », de notre cher Balzac. Il n’est pas indifférent de rappeler que le père du cinéaste fut un journaliste de très grande importance au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, que sa mère était la fille de Roger Frey, pilier du gaullisme de gouvernement. Nul doute que cet artiste à la carrure d’athlète a dû en voir et en savoir au cours de sa jeunesse. A partir d’un héritage familial étonnant, cet homme discret construit une œuvre de grande valeur, parce qu’elle s’adresse à tout le monde avec élégance, exigence, et rigueur dans les propos tenus.

Quel rapport entre Marie-Antoinette et les poissardes en furie d’une part, Jean Luchaire et sa fille d’autre part ? Aucun bien entendu. Si ce n’est le miroir que tendent à notre temps les études scientifiques ou les œuvres d’art. Les dirigeants se croient forts, qui dansent plus souvent sur un volcan qu’ils ne le pensent, peuvent provoquer, par leur indifférence, un certain nombre de désastres. Les citoyens, quand ils vivent en paix, ne manquent jamais l’occasion de se dépeindre en Résistants potentiels. Mais quand vient l’épreuve, il n’y a plus personne – ou presque. A cet instant, nous revient le mot qu’un jour nous offrit Didier Sicard, professeur de médecine et protestant bien connu : « le courage, c’est dans les cent derniers mètres. » A méditer.

A lire : Loris Chavanette : « Les femmes entrent en révolution », Tallandier, 415 p. 23,90 €