Dès son titre, I Am Gitmo, le film de Philippe Diaz, pose le cadre d’une dépossession totale. Être Gitmo (surnom donné au camp de Guantánamo), c’est être réduit à l’état de détenu sans nom, sans droits, sans avenir. Inspiré de faits réels, le film plonge le spectateur dans l’univers carcéral de Guantánamo Bay, à l’occasion du 21e anniversaire de la prison, où l’humanité elle-même est mise à l’épreuve.
Durant la guerre contre le terrorisme déclenchée après le 11 septembre, Gamel est emmené de chez lui en Afghanistan, amené à la base aérienne de Bagram, puis à Guantanamo, Cuba pour être interrogé et torturé. Sa liberté dépend de John, un interrogateur militaire, chargé de son dossier.
Une mécanique implacable
Le film suit le calvaire de Gamel Sadek, un instituteur afghan arrêté sans raison apparente après avoir été dénoncé par un voisin en échange d’une prime financière. De son paisible village de Kandahar à la prison de Bagram, puis à Guantanamo, son parcours illustre l’absurdité d’un système qui broie des vies sans savoir pourquoi ni comment. Les services de renseignement occidentaux, convaincus que tout prisonnier est un menteur manipulé par Al-Qaïda, en viennent à justifier la torture et les aveux forcés. C’est cette mécanique implacable que Philippe Diaz met en lumière avec une minutie glaçante.
L’une des réussites du film réside dans son approche du personnage de John, l’interrogateur de Gamel. Cet homme, d’abord convaincu de la justesse de sa mission, se retrouve confronté à un dilemme moral grandissant.
Sa foi chrétienne et son attachement aux valeurs américaines vacillent face aux méthodes employées. Peut-on encore croire à la justice lorsqu’elle s’érige sur des preuves fabriquées ? Peut-on suivre Dieu et un pouvoir politique qui manipule la vérité ?
Une approche quasi documentaire
Là où I Am Gitmo se distingue particulièrement, c’est dans son choix esthétique radical : une brutalité de la restitution, sans fioriture, sans effets de cinéma. Philippe Diaz, connu pour ses documentaires engagés dénonçant l’impérialisme américain et les inégalités mondiales, applique ici son regard critique à une fiction au réalisme implacable. Le cinéaste évite toute mise en scène spectaculaire, toute surenchère dramatique, pour privilégier une approche quasi documentaire qui renforce la crédibilité du récit. La caméra capte la violence des interrogatoires avec une sécheresse qui fait écho à l’expérience réelle des détenus. Ce refus du sensationnalisme donne au film une force singulière, accentuant l’impression d’enfermement et d’arbitraire qui pèse sur Gamel.
Philippe Diaz explique d’ailleurs que son but, « à part bien sûr d’obtenir la libération des derniers innocents emprisonnés, certains depuis plus de 20 ans à Guantanamo et la fermeture de cette infâme prison (chose promise par Barack Obama et Joe Biden) fut de mettre le spectateur à la place du personnage principal, enlevé à sa famille et torturé pendant des années comme nombre de ses compatriotes. De nombreuses scènes sont vues du point de vue de ce personnage, la caméra étant sous la cagoule quand c’est son cas ou dans le cercueil quand il est faussement exécuté. Je souhaite que tous les spectateurs se posent la question de savoir comment ils réagiraient s’ils se trouvaient dans cette situation. »
Le film est inspiré des comptes-rendus d’audiences et des témoignages de détenus mais aussi d’avocats, de soldats et de traducteurs mais, pour autant, Diaz choisit de ne pas rattacher son récit à une histoire précise. Ce flou rend l’ensemble parfois moins percutant sur le plan dramatique, mais permet d’explorer plus largement la folie des « restitutions extraordinaires » et leur impact sur la communauté musulmane à travers le monde. On comprend pourquoi Guantanamo demeure une plaie ouverte, dont les conséquences dépassent largement les murs de la prison.
La plus grande force de I Am Gitmo réside peut-être dans son personnage principal, incarné par Sammy Sheik (American Snipper, NCIS : Los Angeles) avec une gravité saisissante. Gamel est un homme digne, fier de son identité arabe et musulmane, dont la résistance silencieuse face à ses bourreaux est poignante. Face à lui, Eric Pierpoint (Liar-Liar, Alien Nation), dans le rôle de John Anderson que j’évoquais précédemment, incarne un militaire déchiré entre sa conscience et son devoir, apportant une profondeur bienvenue à son personnage.
Si le film ne propose pas de révélations inédites, il a le mérite de rappeler l’essentiel : face à l’oppression, l’être humain conserve une ultime liberté, celle de résister par la parole, par le regard, par la simple affirmation de son existence. I Am Gitmo est un film que l’on pourrait qualifier de nécessaire. Il met en lumière une blessure toujours béante de l’histoire contemporaine, nous obligeant à voir au-delà du savoir, à ressentir au-delà des faits. Et, peut-être, à ne jamais oublier.