Knives and Skin… mortellement fascinant

Knives and Skin… mortellement fascinant

À l’affiche ce mercredi 20 novembre, Knives and Skin, deuxième long métrage de Jennifer Reeder. Un film à l'atmosphère étrange qui oscille entre rêve et cauchemar.

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Publié le 20 novembre 2019

Auteur : Jean-Luc Gadreau

Mais au-delà des simples apparences, Knives and Skin ose aussi nous pousser à faire travailler nos méninges et nous conduit, par la voie de diverses filles et femmes, vers une variation touchante sur le deuil.  

Suite à un rendez-vous nocturne, Carolyn Harper ne réapparaît pas chez elle dans sa petite ville bien tranquille de l’Illinois. Sa mère, qui dirige la chorale du lycée, est dévastée. Mais ses appels à l’aide ne sont entendus que par trois adolescentes et leurs familles, touchées par l’indifférence de la communauté – comme si cette jeune fille n’avait jamais compté. Une solidarité nouvelle va naître entre elles et les aider à surmonter le malaise que cette disparition révèle.

À l’intersection entre Twin Peaks et Fatal Games, David Lynch, Nicolas Winding Refn ou Todd Haynes, la réalisatrice américaine Jennifer Reeder livre son Knives and Skin comme une œuvre audacieuse, imprégnée de références cinématographiques mais en même temps totalement originale et unique. Dire que Knives and Skin puise son inspiration dans Twin Peaks est clairement un euphémisme. Cependant, une fois que vous vous acclimatez aux similitudes lynchiennes évidentes, le film se révèle avoir une personnalité profondément distincte et un caractère fort et assumé. Une histoire imprégnée des bizarreries de la vie familiale, de l’amour de la musique des années 80 et d’expériences d’adolescentes, hautes en couleur, face à des dangers connus et inconnus en restant toujours très éloignée des clichés traditionnels. Délicat mais tout aussi provoquant, férocement féminin, Reeder réalise une œuvre stupéfiante à regarder sans forcément chercher toujours à comprendre. Mais au final, quel rafraîchissement, tout de même, de voir quelque chose de différent qui défie la classification souvent tellement facile. Si Knives and Skin ne fera certainement pas l’unanimité, ceux qui s’y aventureront seront richement récompensés par une étude étrange, un peu lunatique et très astucieuse des effets du deuil sur une communauté. Ce n’est pas un film facile à compartimenter car il met en avant une perspective qui est multiple et complexe, mais tel est son étonnant pouvoir. Comme son héroïne, Carolyn Harper, sa présence est suspendue dans l’air comme un parfum qui s’imprègne et dure… longtemps après son évaporation, grâce notamment à un travail sur la photo vraiment excellent et l’usage de multiples superpositions.

Évoquons maintenant le fond qui se cache plus ou moins derrière cette sublime folie artistique. Alors il y a d’abord et surtout les femmes avec un tableau de personnages féminins post #metoo, extrêmement solides et conscientes des réalités. Non conformistes à souhait, elles bravent les interdits et provoquent les bien-pensants. Une manière quasi anarchique pour Reeder de sacraliser la féminité en faisant exploser les tabous. Un récit féministe qui va du traumatisme à la maturité, de l’encouragement à la victoire, tout en différenciant la volonté et le consentement. Knives and Skin propose alors aussi une fantastique réflexion sur le deuil et les émotions complexes qu’il peut générer. Un deuil à entendre de doubles façons. Celui que tous les personnages se retrouve à devoir vivre avec la disparition de Carolyn mais un autre plus métaphorique et tout aussi intéressant derrière la disparition de l’innocence de l’enfance. Une façon de nous projeter finalement dans le monde de l’adolescence… et son rapport particulier à l’apparence. On retrouve aussi chez ces adolescentes l’inénarrable recherche omniprésente d’une évasion vers un ailleurs utopique, matérialisé par les limites de la ville, et le besoin d’exprimer leur rébellion face à des mères au bord de la rupture.

Le film se déroule sur un rythme soutenu, avec des moments réguliers de pause, généralement de forme musicale, avec de superbes interprétations chorales de classiques pop des années 80 tels que « Girls Just Wanna Have Fun » de Cindy Lauper, « Our Lips are Sealed » des Go-Gos, « Blue Monday » de New-Order ou encore « I Melt with You » de Modern English. Que ce soit par le chœur a capella ou par les personnages dans leurs moments de solitude ou d’introspection, ces moments donnent au film une atmosphère sinistre et contemplative, et un ton étrange et captivant, où les personnages parlent d’une manière curieuse et indirecte, mais totalement en phase avec la vérité alors même qu’ils tentent souvent de s’en échapper.

Knives and Skin est un film clairement atypique et hypnotique à ne pas manquer pour vivre une expérience cinématographique différente… mais aussi très émouvante.

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Cinéma, culture, sport, spiritualité, société… Autant de sujets de prédilection du blog de Jean-Luc Gadreau, ArtSpi’in. Jean-Luc Gadreau est pasteur, auteur, mais aussi attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

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