La morgue

La morgue

Voilà donc un mot, dérivé de l’occitan, qui est venu d’un autre mot qui désignait le « groin » et qui signifiait tout simplement « moue », et ensuite « attitude, façon d’agir ».

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Publié le 15 octobre 2017

Auteur : Robert Philipoussi

Ce mot n’était pas exclusivement péjoratif (il y avait la mauvaise mais aussi la bonne morgue). Comment a-t-il dérivé pour aller désigner finalement un lieu destiné à entreposer les morts ? Ce serait bon de le savoir.

L’étymologie a beau être mal vue dans une argumentation, elle révèle néanmoins nos représentations profondes. On apprendra donc que la morgue désignait originellement l’endroit d’une prison où les guichetiers examinaient les prisonniers avant de les écrouer. La marque péjorative s’est inscrite comme ceci : à cause du mépris qu’avaient les gardiens quand ils toisaient les prisonniers. Ce sont donc des prisonniers et leur tradition orale qui ont rendu ce terme définitivement péjoratif. Et dans une dérive encore plus intéressante, cet endroit où l’on toisait avec mépris en est venu à désigner une prison de laquelle on ne peut plus s’évader : un entrepôt où des morts attendent qu’on les identifie – qu’on les toise – avant qu’on les inhume.
Je me suis posé cette question (des deux sens du mot morgue), et j’ai donc appris que notre belle langue avait réussi, comme un avertissement qui traverse le temps, à transmettre de la part de prisonniers, leur sentiment d’avoir été méprisé au point d’en arriver à suggérer qu’être prisonnier, c’est l’équivalent d’être mort. On pourra rétorquer qu’une peine de prison n’a pas le côté définitif de la mort. Mais une question surgit : qui, après une longue peine, est véritablement sorti de prison ? Je veux dire qu’après cette expérience infamante, pourra-t-il retrouver la terre des vivants ? Au mieux, des limbes, peut-être.

Depuis, quand je sens apparaître ce que je ressens être de la morgue de la part de quelqu’un, quand je perçois cette condescendance habillée aujourd’hui le plus souvent d’une politesse aux chausses trappes et aux double sens insupportables, que cette morgue s’étale à mon égard (bien qu’il n’y ait en fait aucun égard), ou qu’elle se manifeste devant une autre victime, je vois apparaître le groin de ce guichetier possesseur de son pouvoir minable. Je communique alors avec ces prisonniers du XVIe siècle et les assure que je les comprends – déjà parce que depuis il y a eu prescription de leurs crimes réels ou juste imputés (être protestant par exemple). Et je leur dis : tenez bon les gars, le guichetier est toujours là, il a pris une autre forme, mais c’est encore quelqu’un qui se sent en dehors de notre condition de pauvres futurs galériens, et qui, favorablement exclu de notre bassesse, fait jaillir son mépris. Devant cette morgue qui m’identifie comme un « moins étant », alors qu’elle n’est que le symptôme d’une grande bêtise, qu’une preuve incontestable que le malheureux qui toise n’a jamais réfléchi à rien et grâce au message que vous m’avez transmis par notre langue commune et évolutive, je peux donc m’évader, refuser d’être le prisonnier – voire le mort – de ce vivant là, qui n’est et ne restera, si jamais personne ne lui fait comprendre qu’on est de la même espèce, qu’un groin. Ce n’est pas souvent à la télé qu’on voit de la morgue, en tous les cas pas dans les exercices de communication lissée. Mais, parfois quand un journaliste ose une question imprévue, la morgue, en ce cas là de type outragé/ défensif, surgit.
Mais dans la vraie vie, cette attitude est très courante. Tant que nous n’avons pas décidé que nous n’avions pas, par exemple au nom de notre condition d’enfant de Dieu, à être traité ainsi, on ne fait que subir cette violence sans la comprendre. Mais le vrai antidote, c’est l’esprit. La seule façon de rester étanche face à ce type de manifestation, la seule façon de ne pas rester dans cette geôle, ou dans ce shéol, c’est d’utiliser la force de l’esprit.

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