Les rapports interculturels vus à travers l’histoire de la tomate

Les rapports interculturels vus à travers l’histoire de la tomate

Allez ! C’est l’été. Prenons un sujet de saison : la tomate. Un produit bien de chez nous ? Pas du tout !

Un contenu proposé par Tendances, Espérance

Publié le 22 juillet 2019

Auteur : Frédéric de Coninck

Elle fait partie des nombreux légumes qui sont originaires d’Amérique. On sait que c’est le cas de la pomme de terre. On sait moins que les haricots (verts aussi bien que secs), les courgettes, les potirons, les poivrons et, donc, la tomate n’étaient pas connus, non plus, avant la découverte de l’Amérique. Nos bonnes recettes « traditionnelles », comme la ratatouille niçoise ou le cassoulet toulousain, n’ont donc pas pu exister avant le XVIe siècle.

Un site, aussi sérieux qu’amusant, a regroupé des éléments d’histoire de l’alimentation. Comme il l’écrit : « notre mémoire alimentaire est très courte ». Voici ce qu’il nous dit à propos de la tomate : « La tomate est originaire du Mexique. […] Elle a été décrite en 1544 par le naturaliste Petrus Andreas Matthiolus comme un produit dangereux, apparenté à la mandragore. Elle fut longtemps considérée comme une plante médicinale et un peu toxique. On l’appelle alors Pomme d’or ou Pomme d’amour. Elle restera « Pomodoro » en italien. La tomate arrive en Europe via Naples puis remonte l’Italie vers Gènes avant d’arriver à Nice et en Provence. D’après Emmanuel Le Roy Ladurie, la tomate s’est acclimatée en Languedoc à partir de 1590. En réalité, la tomate va mettre un certain temps avant d’être un légume acceptable pour l’ensemble de l’Europe. En 1760, le Catalogue Vilmorin Andrieux la classe comme une plante ornementale. Elle deviendra plante potagère seulement en 1778. Il faut attendre 1785 pour que l’encyclopédie du jardinage Le Bon Jardinier la classe comme légume. Il faut attendre, comme pour la pomme de terre, la révolution française pour que sa consommation se développe. Les Trois frères provençaux et Le Boeuf à la mode, 2 restaurants parisiens tenus par des provençaux la mettent à leur menu. Dans la seizième édition, en 1838, du Cuisinier royal de Viard, un livre de cuisine français, les nombreuses recettes de « cuisine provençale » ne comportent pas de tomate. On trouve seulement 3 recettes de sauces tomate, une recette de potage à la purée de tomate et des tomates farcies. La tomate n’est pas encore un produit qu’on mélange à d’autres. La première recette de pâtes italiennes à la sauce tomate a été écrite en 1891 par Artusi, dans La scienza in cucina : une recette de macaronis à la napolitaine ».

Une assimilation difficile

Un produit qui nous semble aussi ordinaire que la tomate a été considéré, pendant des années, comme dangereux, puis surtout ornemental. Ce n’est que progressivement qu’on en est venu à en faire la base de nombreuses recettes. C’est là une histoire presque exemplaire de ce qui se passe souvent dans les rapports interculturels. Pour qui en douterait, d’ailleurs, la cuisine fait partie intégrante de la culture !

Faut-il toujours aussi longtemps pour s’approprier un trait culturel venant d’ailleurs ? Cela dépend, bien sûr. Ce qui est intéressant est que la tomate venait d’un pays colonisé et donc, réputé inférieur. Aujourd’hui encore, on adopte beaucoup plus vite la culture d’un peuple dominant que celle d’un peuple dominé.

Et la métaphore alimentaire est parlante : il faut souvent de longues années avant que l’on « digère » des éléments d’une autre culture. Au début on ne les considère pas forcément comme « toxiques », mais ils ne « passent pas très bien ». Puis, parfois, ils finissent nous devenir indispensables, au point que nous les considérons comme partie intégrante de notre patrimoine.

Le long chemin interculturel de l’église primitive

En fait, le rapport à une autre culture est une surprise perpétuelle. Nous ne nous attendons pas aux difficultés que cela suppose. A telle enseigne que lorsque Jésus envoie ses disciples en leur disant : « vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1.8), on ne s’attend pas du tout à ce qui sera un thème obsédant du livre des Actes : l’annonce de l’évangile à des non-juifs. Et là, les obstacles se multiplient. On croit que la question est réglée une fois que Pierre est allé à la rencontre d’un centurion romain qui se convertit (Ac 10). Mais elle resurgit quelques chapitres plus tard. En lisant les épîtres de Paul on s’aperçoit que le thème reste sensible pendant tout son ministère. Même l’épître aux Romains consacre de longs développements sur ce thème. On se demande même si ce n’est pas l’enjeu essentiel de cette épître (dans notre contexte, ce n’est pas ainsi que nous la lisons spontanément). Ce qui choque les juifs est en partie incompréhensible pour nous. Et, plus tard, quand vient sur le tapis la question de la viande sacrifiée aux idoles, on se rend compte aussi qu’il y a des groupes, dans l’église, que cela gêne et d’autres que cela ne gêne pas.

Que penser des « tomates » qui nous environnent ? Sont-elles toxiques ? Ont-elles vocation à devenir, dans quelques années, la base de notre « alimentation ». Les premiers chrétiens ont fait un long travail pour discerner ce qui était réellement toxique. Et cela n’avait, finalement, rien à voir avec des traits culturels. Cela renvoyait à des questions autrement plus profondes.

Et on peut se demander, d’ailleurs, si on ne passe pas un temps considérable à s’occuper de la « toxicité des tomates » pour éviter de se poser des questions plus essentielles.

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