Livre

« L’étoile de la Rédemption » a 100 ans

Le maître-livre de Rozensweig est un classique dans la théologie protestante en relation avec la pensée contemporaine, malgré le retard de sa réception en milieu francophone

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Publié le 20 mars 2021

Auteur : David Gonzalez

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La publication de L’étoile de la Rédemption de Franz Rozensweig a cent ans. L’alliance du « feu éternel » du Judaïsme et de la « voie éternelle » du Christianisme reste un appel au désir de vivre, sans l’écrasante angoisse qu’il a dans l’existentialisme : un défi très contemporain.

« Il s’agirait d’une exigence liée à la nature de la pensée de Rozensweig ; non pas une pensée destinée à un cercle universitaire restreint, mais une pensée destinée à des hommes ouverts à l’écoute d’une parole »*.

« Chef d’œuvre », « Opus Magnum », le maître-livre de Rozensweig est un classique dans la théologie protestante en relation avec la pensée contemporaine, malgré le retard de sa réception en milieu francophone, depuis (presque) cent ans**. Dans cette perspective, l’Étoile de la rédemption est « un cas très rare dans l’histoire du rapport entre ces deux religions – d’une approche non polémique et non apologétique », où « Judaïsme et Christianisme sont conçus comme deux modes d’ouverture à l’avenir de Dieu ». Néanmoins, malgré son architecture rigoureuse impressionnante et son style formellement exceptionnel, perfectionné et clarifié par son auteur entre 1918 et 1920, c’est un livre difficile, prévient son traducteur***.

« Entre deux mondes » (La voie de Franz Rozensweig)***

Mais c’est un livre choc, souligne Jean-Louis Schlegel : « L’homme de Rozensweig, c’est d’abord l’homme qui pose les questions éternelles de l’amour et de la volonté, de la puissance et de la sagesse, de la justice et de la miséricorde, de la vie et de la mort, de la création et de la rédemption. »**** « C’est l’œuvre d’une vie, expliquait Emmanuel Lévinas dans sa fameuse conférence, non seulement comme le chef d’œuvre qui dans la vie d’un créateur est l’aboutissement de son activité créatrice […] Mais L’Étoile de la rédemption est le livre d’une vie dans un autre sens encore. Rozensweig l’a ressenti comme un moment essentiel de sa relation avec la vie, comme un livre qui ouvre les portes de la vie. La vie s’étend au-delà du livre, mais suppose un passage à travers le livre »****. Comme tout écrit porté, traversé, tourné vers la vie, il vaut la peine d’être découvert. Personnellement, il m’a été offert à un moment essentiel de ma vie, puisqu’il m’a été remis à la fin de mon stage pastoral, avec ces mots qui motivent à l’ouverture : « La pensée, la réflexion d’une autre personne est toujours enrichissante, elle nous « oblige » à découvrir un autre point de vue, une autre manière de voir la vie. Elle nous prépare aussi à discerner la présence du Tout-Autre, elle nous laisse enfin présager [de] la rencontre à venir… ». A fortiori à travers l’une des œuvres philosophiques et théologiques les plus importantes du XXè s.

Un livre écrit sur des cartes postales dans les tranchées de 14-18

Rozensweig est né à Cassel (1886-1929), en Allemagne, dans une famille juive assimilée à la société dominante. À l’université, il subit l’influence du néo-kantisme de l’université d’Hermann Cohen (1829-1871), étudie l’hégélianisme, le rôle de l’État. Vers 1910, à travers la fréquentation de ses cousins chrétiens, se pose à lui la question de la conversion au christianisme, le judaïsme ne représentant pas une ressource spirituelle vive dans son environnement immédiat. Mais en 1913, il prend un tournant spirituel décisif et redécouvre le judaisme. Le judaïsme sera désormais pour lui la source. En 1916-1918, il est enrôlé dans la guerre sur le front des Balkans. En 1919, il publie sa thèse critique du rôle de l’État et de la conception de Hégel. En 1921, la publication de L’étoile de la Rédemption n’est d’abord quasiment pas remarquée. Sa vie ne sera plus très longue. En 1923, il découvre qu’il est atteint de la maladie de Charcot. Il travaille à la traduction de la Bible avec son ami Martin Buber (1878-1965). « Triomphe et chevauche pour la cause de la vérité » (le Ps 45,4, est en exergue de L’étoile de la rédemption) : pour Emmanuel Lévinas, Rozensweig a permis à l’éthique juive de se confronter à la philosophie néo-kantienne et hégélienne de la raison pratique.

Dans ce contexte, Rozensweig a pleinement remis au centre le judaisme comme tel, qui, dans sa vie quotidienne, conteste le mode de pensée nationaliste de l’histoire « en surplomb ». L’exergue du psalmiste sonne comme un reproche à l’idéalisme allemand, celui de faire semblant d’ignorer la souffrance du mourant de la Grande guerre. « Déjà, Kierkegaard et Nietzsche avaient dénoncé la raison majestueuse de l’idéalisme oubliant le cri des humains, mais de manière extraordinairement différente. Le thème de la temporalité, si important pour l’existentialisme, avec celui de la mort, dans l’avertissement de Rozensweig aux philosophes en introduction, les rejoint ». L’étoile de la rédemption, c’est aussi un style, le langage imagé et concret de la vie avec le langage conceptuel de la philosophie, issus de l’esthétisme et du romantisme des années 20.

La proposition philosophique de la première partie, « de Iéna à Hegel » qui dégage les notions de « Dieu – homme – et monde » est la plus difficile. Elle s’inspire du livre de Shelling, « Les Âges du monde », déconstruit l’homme idéal allemand et lui substitut « l’homme concret », qui a un nom et un prénom – avant d’être un citoyen, éthique et politique. Le miracle, pour Rozensweig, c’est que les éléments du monde soient animés de vie et de beauté. C’est pour cela qu’ils sont nommés création. A travers eux, l’homme reçoit une révélation. Dans la deuxième partie, les catégories philosophiques, « Dieu – monde – homme » deviennent, chez lui, celles de la théologie : « création – révélation – rédemption ». Dans la troisième partie, ces catégories religieuses déploient toutes les convictions et toutes les richesses de L’étoile de la rédemption : ou l’éternel avenir du Royaume. Registre de la parole et de la foi, sans aucun fondamentalisme, souligne Jean-Louis Schlegel. Tout l’effort de Rozensweig consiste à montrer la supériorité de la rationalité de la parole, axée à la vérité du monde, à la vérité de Dieu, à la vérité de l’homme, plus sûrement qu’à la raison idéaliste. C’est évidement un grand défi*****.

Extrait :

« Marche simplement avec ton Dieu – rien d’autre n’est réclamé ici qu’une confiance totalement actuelle. Mais « confiance », c’est un grand mot. C’est la semence qui fait pousser la foi, l’espérance et la charité, et c’est le fruit qu’elle fait mûrir. C’est la chose la plus simple de tout et du fait même la plus difficile. À tout instant, elle ose dire en vérité à la vérité. Marcher simplement avec ton Dieu – les paroles sont écrites au-dessus du porche, le porche qui mène hors de l’éclat mystérieux et admirable du sanctuaire divin où nul homme ne peut rester en vie. Mais pour quelle destination s’ouvrent donc les battants du porche ? Tu ne le sais pas ? Pour la vie. » (p. 589)

* Grégoire Boulanger, Au seuil de l’Étoile de la Rédemption. Être en relation avec la pensée nouvelle de Franz Rosenzweig, thèse doctorale en Études Orientales spécialité Études hébraïques et juives, Université de Strasbourg, École doctorale des Humanités, 2013.

** Cf.« La relation entre judaisme et christianisme dans l’Étoile de la Rédemption de Franz Rozensweig », Uni Bastion, Genève, 2016, sous la direction de Hans-Christoph Akani.

*** Franz Rozensweig, L’étoile de la rédemption, traduit de l’allemand par Alexandre Derczanski et Jean-Louis Schlegel, entièrement revue et annotée pour la présente édition. Préface de Stéphane Mosès, Col. La couleur des idées, Éditions du Seuil, 2003. Titre original : Der Stern der Erlösung.

**** « Entre deux mondes » (La voie de Franz Rozensweig), Emmanuel Lévinas, Difficile liberté – Essais sur le judaisme, p. 272-304 : « […] le livre de sa vie […] conçu en 1917 sur le front balkanique et rédigé sur des cartes postales adressées à la maison paternelle, est un système de philosophie générale annonçant une nouvelle manière de penser. », p. 275

****** D’après Jean-Louis Schelgel, « Franz Rozensweig et L’étoile de la rédemption », « Les rencontres philosophiques de Monaco », 2020.

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