Il y a parfois des travaux de recherche dont l’objet paraît un peu incongru, voire dérisoire, mais qui mettent en évidence, pourtant, des enjeux fort significatifs. Ainsi, des informaticiens, des musicologues et des linguistes, s’amusent-ils à passer à la moulinette les chansons qui ont du succès, et ils regardent comment leur style évolue au fil des années. Le site du Nouvel Obs a signalé une publication récente(1) mais si on se reporte à ladite publication(2) on découvre une bibliographie comportant plus de 60 entrées, ce qui montre que c’est un genre en cours de développement.

En fait, scruter l’évolution du texte des chansons est intéressant parce que l’on ne compare pas de la poésie savante à de la poésie populaire : on reste à l’intérieur d’un même genre dont on observe l’évolution. On suit, donc, l’évolution du langage, de la manière dont on parle et, indirectement, dont on se parle les uns aux autres. Et les auteurs regardent même l’évolution des sous-genres. Il est évident, par exemple, que le rap a des textes plus élaborés que la variété. Ils comparent donc les raps les uns aux autres et les chansons de variété les unes aux autres. L’espace de temps qu’ils couvrent va de 1970 à 2020. Je passe sur la constitution exacte de leur corpus qui concerne les chansons en langue anglaise. Ils se donnent aussi les moyens d’associer des types de chanson au succès qu’elles ont eu, en termes d’écoute ou de consultation des textes en ligne (pour les années récentes).

Des textes de chanson de plus en plus simples

Or, sur plusieurs registres, dans tous les sous-genres passés en revue, on voit que les textes perdent en complexité. Les mots de trois syllabes ou plus deviennent rares. La syntaxe des phrases se simplifie. Les rimes sont moins recherchées. La place prise par les refrains par rapport aux couplets est de plus en plus grande. Les phrases répétées sont de plus en plus nombreuses. C’est d’ailleurs le genre le plus complexe, au départ : le rap, qui évolue le plus vite.

Les ressorts de cette évolution sont à la fois le formatage de plus en plus poussé de la production musicale et la réaction des consommateurs de musique qui adoptent des textes sans cesse plus réduits. L’article fait l’hypothèse que c’est lié au fait que la musique s’écoute de plus en plus en bruit de fond. C’est sans doute un facteur important.

Il faut noter, par ailleurs, qu’il s’agit d’une évolution lente, mais inéluctable : d’année en année, la simplification poursuit sa route.

Il n’y a pas que les chansons qui se simplifient

Le fait de travailler sur un corpus délimité permet de confirmer une impression que l’on a dans d’autres domaines. Dans à peu près tous les registres de la communication, les phrases raccourcissent et se simplifient. Je remarque, pour ma part, qu’il m’est souvent nécessaire, aujourd’hui, de répéter ce que je viens de dire, non pas parce que mes auditeurs ont mal entendu, mais parce qu’ils ont besoin d’entendre plusieurs fois une phrase pour se l’approprier.

Les chants d’Église connaissent, d’ailleurs, la même évolution : nombreuses répétitions, phrases courtes, formules ramassées et importance croissante des refrains. Et, lors des études bibliques auxquelles je participe, je mesure à quel point les lecteurs ont du mal à porter attention au texte s’il fait trop de détours.

Certains auteurs attribuent cette simplification des messages à la surcharge informationnelle que nous subissons et qui nous rend moins disponibles pour des expressions élaborées. Je le pense également.

Pourquoi donc Jésus compliquait-il sa communication en parlant en paraboles ?

Une telle évolution est lourde de conséquences. Une expression qui demeure sans cesse simple, conduit, progressivement, à une approche simpliste des choses. Et puis une collection de slogans nous frappe, mais ne nous atteint pas vraiment. L’article relève, d’ailleurs, que les textes sont, année après année, de plus en plus autocentrés : on parle de soi et de moins en moins des autres. On cherche à s’exprimer plus qu’à communiquer. De fait, pour qu’une parole nous sorte de nous-mêmes, il faut qu’elle soit habitée par quelque mystère qui nous met en route. Sinon, nous prenons note, puis passons à autre chose. S’approprier le sens de ce qui dit l’autre suppose une démarche active.

Jésus avait fait le choix de parler en paraboles précisément pour inciter ses auditeurs à se servir de leurs oreilles (« que celui qui a des oreilles pour entendre, entende »). Et il ne souhaitait pas être compris trop facilement ni trop vite. Oui : la représentation imagée convoque l’auditeur qui doit reprendre l’image à son compte pour en faire quelque chose, sinon l’image s’évanouit très vite. Il n’y avait pas beaucoup de prémâché dans le discours de Jésus, même si on le compare à d’autres textes de l’époque. La littérature rabbinique maniait volontiers l’image et le questionnement. C’est le genre dont il se rapproche le plus, sans s’y mouler complètement. C’était là, de sa part, un choix délibéré.

Le matraquage qu’est devenue la communication moderne nous détourne du sens de ce que nous dit l’autre, du sens de ce que nous vivons ensemble et nous isole les uns des autres. Et, comme je l’ai dit, c’est vrai aussi de l’expression religieuse. Nous ferions bien d’y porter attention.

(1) L’article du Nouvel Obs : Depuis 40 ans, les paroles de chansons anglophones sont de moins en moins variées

(2) Parada-Cabaleiro, E., Mayerl, M., Brandl, S. et al. Song lyrics have become simpler and more repetitive over the last five decades. Sci Rep 14, 5531 (2024). https://doi.org/10.1038/s41598-024-55742-x