À travers un poème graphique sombre et habité, l’auteur redonne chair au combat spirituel et politique des protestants cévenols, persécutés pour leur foi après la révocation de l’édit de Nantes.

1685… La révocation de l’édit de Nantes plonge les protestants de France dans la clandestinité. En Cévennes, terre rude et isolée, les humiliations s’accumulent : dragonnades, conversions forcées, destruction des temples, interdiction de lire la Bible. La foi réformée devient un délit. Le peuple huguenot est sommé de renoncer à sa conscience.

Éloi Valat choisit d’entrer dans cette histoire par le bas, du côté des femmes et des hommes du peuple. Une paysanne, cachée dans une grotte, lit les Écritures. Cette image inaugurale dit l’essentiel : la Parole circule, malgré tout. Elle se murmure, se transmet, nourrit la résistance intérieure. Ici, lire la Bible est déjà un acte de foi et de désobéissance.

Foi, parole et liberté de conscience

Le récit, porté par la voix d’un colporteur anonyme, rappelle combien la lutte camisarde fut d’abord spirituelle. Avant les armes, il y a l’attachement viscéral à l’Écriture, à la prière, à une relation directe à Dieu, sans médiation imposée. L’introduction de l’historienne Chrystel Bernat, titulaire de la chaire d’Histoire du christianisme à l’époque moderne à la Faculté de théologie protestante de Montpellier, replace ce combat dans une longue histoire protestante de la liberté de conscience, qui trouvera un écho plus tard dans la Déclaration des droits de l’Homme.

Face à cette foi vécue comme irréductible, le pouvoir royal et ecclésiastique impose un véritable totalitarisme religieux. L’abbé du Chaila, « inspecteur des missions en pays d’hérésie », devient l’un des visages de cette violence spirituelle institutionnalisée. Sa mort à Pont-de-Montvert, en 1702, marque l’embrasement d’un conflit qui couvera jusqu’en 1704.

Une esthétique de la nuit et de la résistance

Graphiquement, Camisards, 1702 est un livre de nuit. Les paysages cévenols, les visages aux yeux blanchis, les corps fatigués disent la peur, l’attente, la tension permanente. Valat excelle à faire surgir une mémoire incarnée. Les mains, omniprésentes, deviennent symbole : mains liées, mains qui travaillent la terre, mains qui prient, mains qui se lèvent pour dire non. Ce poème épique, parfois âpre, refuse toute idéalisation. Il montre la violence, les visages d’apocalypse, les déchirements. Mais il laisse aussi affleurer une espérance têtue, nourrie par la foi et la conviction que l’obéissance à Dieu prime sur celle des puissants.

Une mémoire protestante pour aujourd’hui

En donnant à voir l’histoire des Camisards, Éloi Valat ne livre pas seulement un récit du passé. Il interroge notre présent. Que signifie croire librement ? Jusqu’où aller pour rester fidèle à sa conscience ? Comment transmettre une foi sans pouvoir ni contrainte ?

Camisards, 1702. La mort de l’abbé du Chaila s’inscrit ainsi pleinement dans la mémoire protestante : celle d’une foi sobre, incarnée, résistante, où la Parole libère et engage. Un ouvrage fort, nécessaire, qui rappelle que la liberté de croire, et de ne pas croire, fut conquise au prix de vies brisées, mais aussi d’une espérance indéracinable.

Éloi Valat – Éditions Bleu Autour – 27 €