Voir la vérité en face. Le terrorisme ne s’appuie pas seulement sur la misère ou l’abandon, sur l’ignorance et la toute-puissance. Il produit de la doctrine, des textes. Le philosophe et rhétoricien Philippe-Joseph Salazar estime qu’il faut les prendre au sérieux.

« Les gens ont une perception médiatique du djihadisme, mais aucune conception intellectuelle, nous déclare-t-il. En dépit des charretées d’ouvrages publiés par des sociologues et des islamologues, je constate que nous, les gens normaux, n’avons toujours pas une conception claire et distincte des stratégies de persuasion de l’islam radical, désormais de plain-pied dans l’intelligence artificielle, comme je le détaille. Dans ce livre, je ne prends pas parti, je ne formule aucune assertion sans la documenter. » Dès qu’un attentat est perpétré, la plupart des gens disent des terroristes que ce sont des monstres ou des fous, se réjouissent que les forces de l’ordre les arrêtent – ou les tuent – puis déposent des fleurs ou des ex-voto sur les lieux du crime en espérant que l’orage aura passé, laissant les extrémistes antimusulmans prétendre que l’Islam est incompatible avec la République, et des musulmans se laisser berner par la propagande de quelques personnalités de la gauche radicale. Philippe-Joseph Salazar propose de suivre un autre chemin.

Prendre au sérieux la doctrine djihadiste

« Je considère les djihadistes comme des gens intègres parce qu’ils ont une vision précise –même ceux qui ne sont pas très intelligents – de ce qu’est leur combat pour les fins dernières. Certes c’est atroce, mais il faut regarder les choses en face. Une des constantes de l’islam, évidemment pas la seule, est de penser que lorsque viendra le Jugement dernier, il faudra que l’humanité entière soit musulmane, la conversion par l’épée faisant partie des moyens possibles pour atteindre ce but. Les partisans du djihadisme ne pardonnent jamais à un chrétien d’être chrétien, à un juif d’être juif, à un musulman de vivre dans une société comme la nôtre en en respectant les règles. Ils pensent, précisément, que l’enseignement laïc républicain pervertit la jeunesse musulmane d’une part, et empêche les chrétiens de se convertir à la véritable religion d’autre part. Que faisons-nous face à cela ? »

La République, une idéologie exigeante à réaffirmer

On devine l’objection qui vous vient à l’esprit : depuis plus de vingt ans, les enseignants de France et de Navarre se démènent et risquent la mort, pour expliquer le fait religieux à leurs élèves, à l’instigation d’un républicain de choc, Régis Debray soi-même. A cela, Philippe-Joseph Salazar répond que cet engagement, pour courageux qu’il soit, ne suffit pas. « La république a des principes et nous ne les appliquons plus, du moins nous ne les mettons plus au premier plan de nos préoccupations citoyennes, souligne-t-il. La plupart de nos compatriotes prennent la république pour quelque chose qui va de soi, un arrangement social, quelque chose qui, certes, oblige à payer des impôts, mais permet de bénéficier d’allocations familiales, d’avantages sociaux tels qu’une retraite. Ils ne se rendent pas compte que la république est une idéologie extrêmement forte, qu’elle pose des exigences. En en prenant vraiment conscience, on pourrait faire réfléchir citoyens et futurs citoyens, leur montrer que la liberté républicaine est discriminatoire en ce qu’elle ne s’applique qu’à ceux qui reconnaissent les principes de la République, que l’égalité est normée selon certains principes, notamment le droit à la propriété, que la fameuse fraternité que l’on nous ressort constamment, ne saurait se confondre avec le simple plaisir de se promener, de boire des verres à la terrasse des cafés. »

Réarmer les esprits face à la séduction radicale

Réarmer le langage-même de la république, comme expression de principes, permettrait aussi de s’opposer de façon non seulement symbolique mais politique à l’islam radical. Le fait que la France fasse partie des pays occidentaux ayant fourni le plus fort contingent de djihadistes devrait nous alerter d’une autre manière que sous l’angle verbeux des polémiques politiciennes. « Pour lutter contre l’islamisme, il ne faut pas être tiède, recommande Philippe-Joseph Salazar. Un certain nombre de nos jeunes sont séduits par le djihad parce qu’il offre clé en main l’aventure, des symboles, des drapeaux, une aventure collective. Il faut réagir en rappelant ce qu’est vraiment la république. On ne peut pas faire chanter la Marseillaise à des collégiens sans leur expliquer le sens exact des paroles. Il pourrait même être utile de montrer dans les écoles et les cours d’histoire les abominations perpétrées par l’islam radical. Je sais bien que les psychologues ont leurs diverses opinions sur le sujet. Mais je suis sûr que si nos jeunes voyaient vraiment ce que c’est, ils seraient naturellement révulsés, mais ils comprendraient. Il existe un précédent : la diffusion de toutes les images dont nous disposons sur la Shoah a provoqué une prise de conscience collective et contraint les Allemands à reconnaître les faits, et à expier. » Suivant le conseil de Charles Péguy, le livre de Philippe-Joseph Salazar nous invite, non pas seulement à dire ce que l’on voit, mais à voir ce que l’on voit.

A lire : Philippe-Joseph Salazar, « La fabrique du fanatisme. Paroles armées ». Le cerf 220 p. 19,90 €