Les femmes et les enfants d’abord. Au cours de la semaine sanglante, les soldats de Versailles n’ont pas fait de quartier. « La faute à qui ? » demandent encore, de nos jours, les partisans de la modération, rappelant dans un même mouvement l’exécution des otages – pour la plupart favorables au dialogue – et les projets insensés que le mouvement révolutionnaire de la Commune portait au premier plan. Soit. Mais la répression qu’Adolphe Thiers – dont ce n’était pas le coup d’essai : les canuts révoltés de 1834 en avait déjà fait les frais – fit tomber sur la population parisienne compte parmi les massacres les plus atroces de notre histoire.
Le nouveau livre de Michel Winock est-il un simple ouvrage d’histoire ? Il ne fait aucun doute que ce nouveau volume a pour vocation première de faire connaître un épisode aussi tragique et typique de notre passé qu’il est possible. Mais ce livre, dont on peut dire qu’il est écrit de main de maître parce qu’il associe la rigueur scientifique au plaisir d’embarquer ses lecteurs au rythme de la cape et de l’épée, nous invite à méditer quelques leçons.
Le 18 mars 1871 : l’engrenage révolutionnaire
Tout a commencé le… Justement : quand ? Quel jour ? Quelle heure ? « Pour inscrire la Commune de Paris dans « Les Journées qui ont fait la France », plusieurs dates pouvaient être retenues, à commencer par le 28 mai 1871, dernier jour de la révolution parisienne noyée dans le sang par le gouvernement de « Monsieur Thiers », écrit Michel Winock. Mais aussi le 26 mars, qui vit l’élection des représentants de la Commune par les citoyens de la capitale. Ou encore le 28 mars, jour de la proclamation joyeuse d’une assemblée municipale qui prenait le nom de Commune. Chacun de ces journées fournit des raisons pour figurer au « palmarès » des événements qui ont fait, ou défait, la nation française. Nous avons opté pour le 18 mars 1871, journée à partir de laquelle tout va s’enchaîner : la rupture entre Paris et le gouvernement replié à Versailles, l’impossible conciliation, la naissance d’un nouveau pouvoir populaire, l’affrontement armé entre Versailles et Paris, et, finalement l’écrasement impitoyable des communards. »
Le feu aux poudres et l’échec de la conciliation
Est-il nécessaire de le rappeler ? C’est la capitulation, l’abandon de l’Alsace et de la Moselle par un gouvernement provisoire, à l’issue d’un siège épouvantable de Paris qui mettent le feu aux poudres. Et, précisément, de la poudre il est question, puisqu’à l’aube du 18 mars 1871, quand 20 000 soldats parcourent la capitale afin de récupérer les canons qui s’y trouvent, rien ne se passe comme prévu sur la Butte. « Montmartre est un quartier populaire où les cabaretiers voisinent avec des ouvriers, des employés, des petits rentiers qu’attire le prix moins élevé qu’au centre de Paris, note l’historien. En premier, les femmes, tôt levées qui vont chercher leur lait et leur pain, donnent aussitôt l’alarme. » Aussitôt la révolte gronde et l’on vous encourage à suivre, on allait écrire heure par heure tant Winock vous fera vivre tout cela sans vous en faire perdre une miette, la colère, la révolte et les généraux qui battent en retraite.
Impossible de tout dire en quelques mots. La rouerie de Thiers, les tentatives multiples, portées notamment par Clemenceau – que l’auteur, à juste titre, afin d’éviter tout effet de téléologie, place en léger retrait parce que le maire du XVIIIe est encore jeune – les utopies dont pourtant la Troisième république fera son programme et ses grandes conquêtes.
Le rôle du colonel Rossel, officier protestant
Qu’il nous soit permis de souligner le rôle du colonel Rossel, officier protestant. « L’adhésion du colonel Rossel à la révolution de 1871 a son origine directe dans la reddition du maréchal Bazaine à Metz, livrant à l’ennemi plus de 170 000 hommes et près de 1600 canons, rappelle Michel Winock. Écœuré, scandalisé, exaspéré, Rossel, décidé à se battre jusqu’au bout contre l’envahisseur, va proposer ses services à Gambetta, qui dirige la délégation gouvernementale à Tours. Le 19 mars 1871, apprenant l’insurrection parisienne de la veille, Rossel n’hésite pas. Au ministre de la guerre à Versailles, il envoie sa démission, superbe d’insolence, déclarant se ranger » sans hésitation du côté de celui qui n’a pas signé la paix et qui ne compte pas dans ses rangs de généraux coupable de capitulation. » Le colonel tente avec énergie de construire une armée digne de ce nom, capable au nom de la Commune de Paris de faire face aux troupes que Mac Mahon, sous les ordres de Thiers, assemble à Versailles afin de réprimer le mouvement révolutionnaire. Il finira par démissionner avant de… Mais ne dévoilons pas tout.
La Commune, entre mémoire, leçon politique et utopie
Mouvement révolutionnaire et socialiste aux multiples tendances, bientôt débordée par ses factions, ses groupes, la Commune de Paris s’est perdue dans ses propres manquements. Sans jamais verser dans la complaisance, toujours attentif à reconnaître le bien fondé de ceux qui condamnèrent les violences que ce mouvement spontané put charrier, fleuve incontrôlable, Michel Winock en souligne aussi la grandeur d’âme et la générosité, dresse le portrait de ses grandes figures, André Léo, Elisabeth Dmitrieff, et bien entendu Louise Michel, et rend justice aux anonymes, si courageux, si touchants.
Nous avons prétendu, en préambule, que cet ouvrage contenait quelques leçons, pour aujourd’hui, pour demain peut-être. A chacun le loisir de les tirer, d’en débattre. Nous nous contenterons de celle-ci : quand les dirigeants d’un pays bradent le patriotisme au nom de leurs intérêts particuliers, sourds à la souffrance des plus humbles comme aux efforts collectifs, ils provoquent le chaos. Le massacre des communards par les troupes Versaillaises, tient dans notre histoire une place épouvantable. Michel Winock évoque les querelles de chiffres mais il fait comprendre l’importance du désastre.
Au printemps 1971, une manifestation du souvenir eut lieu dans un Paris de soleil. Il n’était plus temps de soulever les montagnes, alors pourtant que des pavés, quelques trois ans plus tôt, avaient volé d’abondance. Il flottait sur la ville un parfum d’utopie, de rêves et de tendresse. La Commune de Paris se trouvait célébrée. Dans une république apaisée ? Chiche !
A lire :
Michel Winock : « La Commune, la guerre civile des Français » Gallimard, collection « Les journées qui ont fait la France », 336 p. 22,50 €
