Ouvrir les bras plutôt que fermer les frontières. Quand l’actualité nous présente un événement que nous pensons tout neuf, tout frais, l’œuf qui vient d’apparaître, il est sage de s’interroger, de regarder, juste un instant, derrière son épaule. On découvre alors combien l’inédit n’est que répétition, le surprenant le prévisible. Ainsi la « Plaidoirie sur le délit d’hospitalité », que la collection Tracts a publiée voici quelques semaines déjà.

Alexandre Grothendieck, une vie d’exil et d’engagement

Son auteur, né le 28 mars 1928 à Berlin, mort à Saint-Girons le 13 novembre 2014, un des mathématiciens les plus fantastiques du siècle dernier, se nommait Alexandre Grothendieck. Apatride jusqu’en 1971, date à laquelle il obtint la nationalité française, il fut accusé d’avoir accueilli un étranger en situation irrégulière. Le document qui paraît ne comporte pas seulement, comme son titre l’indique, le plaidoyer que l’homme de science rédigea, puis prononça, le 13 février 1978, devant le Tribunal correctionnel de Montpellier. Les deux textes qui le précèdent nous rappellent que le destin de Grothendieck épousa le parcours d’un grand nombre de persécutés.

« Son père, Alexander Sacha Schapiro, était un anarchiste russe et juif, explique Hervé Le Tellier dans sa préface. Ayant rejoint, dès l’âge de quinze ans, des groupes en lutte contre le régime tsariste, il avait été emprisonné en 1907 avec ses compagnons, condamné à mort comme eux, et seuls ses dix-huit ans lui avaient valu de voir sa peine commuée en prison à perpétué. La révolution d’Octobre 17 l’avait libéré mais, anarchiste rebelle, il avait été à nouveau capturé, cette fois par l’Armée rouge. Il avait réussi à quitter l’URSS en 1921 pour Berlin, où il avait réussi à gagner sa vie en tant que photographe de rue. C’est là que Sacha connu la journaliste, actrice et écrivaine Johanna Grothendieck, dite Hanka, qui y vivait une vie de bohême. C’est là qu’ils eurent un enfant, Alexandre, le 28 mars 1928. »

Un certain rapport au monde

Un roman que la vie. La France accueillit cette famille à l’existence mêlée d’amour et d’engagements. Nous pourrions qualifier ces engagements de « politiques », mais ce serait les réduire. Affirmons plutôt qu’ils étaient « humanistes » et que les guidait un certain rapport au monde. La guerre d’Espagne, les camps de Vichy, Sacha mourut à Auschwitz, Hanka passant d’un camp à l’autre, parvenant par miracle à s’enfuir… « Elle parvint à cacher son fils à l’école du Chambon-sur-Lignon, chez d’autres pasteurs résistants, les Trocmé, note Hervé Le Tellier. Hanka survivra à l’Occupation, et elle vivra assez pour assister au succès mathématique de son fils. Ces existences brisées sont décisives pour la formation d’Alexandre Grothendieck. »

Hier et aujourd’hui, mêmes tensions ?

A l’aune de cette histoire familiale nous voulons recommander, plus que tout, la lecture du « Plaidoyer… » Parce qu’il renvoie la justice Française, d’hier et d’aujourd’hui, par voie de conséquence les citoyens qu’elle représentait, qu’elle représente encore, à ses responsabilités. Ce texte vaut par son actualité brûlante. « A beaucoup d’égards, la situation des étrangers en France ne semble pas très différente de celle des Français, fait remarquer Grothendieck dans sa prise de parole ici transcrite. Ils sont soumis aux mêmes lois, et dans l’exercice des métiers et professions qui ne leur sont pas interdits, ils bénéficient théoriquement des mêmes droits et garanties que les Français – de la Sécurité sociale notamment. Il y a pourtant une différence essentielle. Alors même qu’un étranger a vécu et travaillé en France pendant des années, qu’il y a pris racine – qu’il y a sa famille et ses amis, son travail et son logis, ses joies et ses peines – sa présence en France n’est à aucun moment garantie par un ensemble de lois, mais une simple tolérance… » Quelques pages plus loin, Grothendieck interroge : « Et comment reconnaître parmi nous l’être maudit, l’étranger en situation irrégulière » ? Parmi mes nombreux amis étrangers, il doit bien y en avoir un sur trois en situation irrégulière, et encore, je ne l’apprends que lorsqu’il en parle. Mais si la loi est appliquée, être en situation irrégulière devient un opprobre, une telle maladie honteuse. » 

La tentation du rejet

Oh, certes, comme le reconnaît Hervé Le Tellier dans sa préface, la loi n’est plus la même, et Grothendieck aujourd’hui ne serait plus poursuivi. Mais qui nous dit qu’à l’avenir… ? Comment ne pas y penser, à l’heure où se déchaîne la haine de l’autre ? On sait depuis l’école primaire qu’il faut apprendre à ne pas mélanger les sujets, que les ressemblances n’autorisent pas la confusion de jugement.

La situation contemporaine en est pleine, il est vrai, de ces confusions de jugement. Tenez, quand des citoyens brandissent les pancartes d’un parti politique ou d’associations englués dans un antisémitisme forcené au cours d’une manifestation de soutien au maire de Saint-Denis, on est en droit de s’insurger, voire de sentir désespéré : notre République, oui, notre chère et belle République, ne peut vivre qu’en étant une et indivisible, et non communautaire et morcelée. Mais, – eh oui, il y a bel et bien « Mais » à écrire – comment ne pas s’indigner face à la résurgence des pires propos racistes à l’intérieur de nos débats collectifs ? Comment ne pas vomir les sous-entendus glissés par Michel Onfray ? Comment ne pas s’indigner que tout étranger de nos jours soit suspecté, regardé de travers –lors même qu’il travaille dans nos hôpitaux, nos arrière-cuisines, parcourt à bicyclette les rues pour livrer de la malbouffe à toute allure et toute heure ?

Accueillir, encore et toujours

Oh oui, bien entendu, certains vont nous dire que ces propos de comptoir et de télévisions ne sont que la réponse du berger à la bergère. Mais où a-t-on vu que la bêtise devait justifier la bêtise ? Alexandre Grothendieck a pu trouver chez les protestants l’asile qui lui sauva la vie. Foin de masques et de vanité. L’esprit de fermeture gagne tous les esprits. Dans les paroisses demeure une tradition d’accueil. Vivante, chaleureuse, fraternelle. Chaque jour elle doit être affermie par des paroles et des actes. Nulle leçon ici : l’auteur de ces lignes sait ses manquements, son égoïsme. Il n’en demeure pas moins nécessaire, quelques jours après Pâques, de rappeler toute la puissance de l’accueil. Alors, comme une évidence, il nous semble essentiel de lire et de faire la plaidoirie d’Alexandre Grothendieck. Plaidoirie pour nous, pour vous, pour tous les autres et de tous les temps.  « Tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte, et que l’Éternel, ton Dieu, t’a racheté ; c’est pourquoi je te donne aujourd’hui ce commandement. »  Le Deutéronome, un livre d’avenir.

A lire : Alexandre Grothendieck : « Plaidoirie sur le délit d’hospitalité, 1978 », Gallimard, collection Tracts, 64 p. 3,90€