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Mank, Les 7 de Chicago… tsunami Netflix and co aux Oscars ?

Avant même la cérémonie de ce 25 avril, les seules nominations aux Oscars 2021 marquent l'avènement des plateformes, au détriment du cinéma traditionnel.

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Publié le 24 avril 2021

Auteur : Jean-Luc Gadreau

Deux films Netflix, Mank et Les Sept de Chicago, se partagent à eux seuls, 16 nominations, en se retrouvant notamment dans celle du meilleur film.

Ce n’est pas une surprise en soi, puisque déjà, les années précédentes, Roma d’Alfonso Cuarón ainsi que The Irishman de Martin Scorsese s’étaient retrouvés en haut de l’affiche, même s’ils n’avaient au final pas fait de carton. Sans oublier (comment serait-ce possible ?) que le contexte de pandémie mondiale avec la mise à l’arrêt des cinémas un peu partout dans le monde a grandement eu son impact en la matière. D’ailleurs, pour ne pas succomber totalement, cette 93ᵉ édition a choisi de favoriser la suprématie des plateformes au-travers d’un assouplissement (temporaire ?) du règlement des Academy Awards, qui jusqu’ici demandait une semaine effective de sortie en salles aux films en compétition.

Les films du service de streaming se taillent donc la part du lion dans ces nominations, aux dépens des grands studios d’Hollywood, avec trente-cinq nominations. Dix d’entre elles concernent le film Mank de David Fincher, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur. Les Sept de Chicago, film également exclusif à Netflix, est nommé dans six catégories. On notera aussi cinq nominations pour un film que je vous avais déjà présenté, Le Blues de Ma Riney (dont meilleure actrice pour Viola Davis et meilleur acteur pour feu Chadwick Boseman), quatre pour le très bon La Mission (aussi critiqué), de Paul Greengrass, une pour Une Ode américaine, de Ron Howard (dont je vous parlerai prochainement), une pour Da 5 Bloods, de Spike Lee, une pour Pieces of a Woman (Vanessa Kirby pour la meilleure actrice), une pour Voyage vers la lune, une pour Le Tigre blanc (critique aussi à venir), etc.
Amazon Prime Video n’est pas en reste. Sound of Metal de Darius Marder se retrouve en excellente position, avec douze nominations dont celle du meilleur film. Borat 2, la surprise de la fin de l’année 2020, est également de la partie avec, lui aussi, six nominations. Quant à Disney+, le géant aligne à la fois Onward et Soul pour briguer le prix du meilleur film d’animation. Recevoir l’Oscar du meilleur film est toujours un objectif majeur pour Netflix et ses concurrents et serait synonyme d’une véritable consécration. Mais rien n’est encore joué… car en face il y a aussi du lourd.

Mais en attendant, quelques mots sur deux films Netflix, plus particulièrement concernés.

MANK

Pour son premier film en six ans, le cinéaste David Fincher (Fight Club, The Social Network) n’a pas perdu sa capacité à séduire. À partir d’un scénario de son défunt père, Jack Fincher, le réalisateur a concocté un superbe portrait cinématographique de Herman « Mank » Mankiewicz (Gary Oldman), co-auteur de Citizen Kane.

Ceux qui sont fascinés par l’âge d’or d’Hollywood et plus particulièrement par Citizen Kane trouveront avec Mank un trésor fascinant d’anecdotes croustillantes, d’aperçus des coulisses et de conjectures fascinantes sur le système des studios et sur la réalisation d’une œuvre d’art révolutionnaire qui a encore un impact certain aujourd’hui encore, 80 ans après sa sortie. Quant aux autres, ils se demanderont sans doute pourquoi on en fait tout un plat…

Mank est une ode au vieil Hollywood, mais pas le genre d’autocélébration que l’on voit si souvent dans les histoires qui se déroulent à cette époque et dans ce lieu. À l’inverse, nous avons un aperçu de la sordidité inconvenante qui était si profondément ancrée dans l’industrie à cette époque avec, entre autres, des directeurs de studio tyranniques. C’est l’histoire du parcours d’un homme qui passe de la respectabilité à la trahison, puis à l’épuisement et enfin à la flamme, étrangement noble. En 1940, Mank en piteux état et sous l’emprise de l’alcool dicte le scénario à sa formidable transcriptrice, Rita Alexander (Lily Collins). Il prépare le projet pour qu’Orson Welles (Tom Burke) le réalise. Mais le scénario de Fincher fait la navette dans le temps et permet ainsi d’insinuer que Citizen Kane est alimenté par une rancune personnelle de Mank envers William Randolph Hearst (Charles Dance). Tourmenté par sa participation tacite à une campagne de diffamation soutenue par Hearst contre l’écrivain et candidat libéral au poste de gouverneur de Californie, Upton Sinclair (Bill Nye), Mank prend Hearst pour modèle du mégalomane Charles Foster Kane. Alors, l’origine de Citizen Kane était-elle si simple ? Pas forcément, mais il n’est pas nécessaire d’adhérer à cette théorie pour apprécier ce remarquable film. Sous l’éclat séduisant de la cinématographie en noir et blanc d’Erik Messerschmidt se cache la conviction de Fincher qu’Hollywood, comme la sculpture de glace d’un éléphant en train de fondre lors d’une fête à laquelle Mank assiste, devrait être liquéfié pour ses péchés.

Fincher a créé un film méticuleusement rendu qui non seulement reflète l’esthétique et les techniques de Kane, mais contient également une splendide bande son cherchant à reproduire l’expérience des films des années 40. Le film est une admirable réussite stylistique, un exploit technique stupéfiant. Des touches exquises, petites et grandes, contribuent à une sensation de dédoublement, d’un film qui existe à la fois dans le passé et dans le présent. Des prises de vue qui capturent l’ambiance de l’époque, non seulement dans leur contenu, mais aussi dans leur exécution – des plans larges destinés à mettre en évidence la présence de l’homme.

Mank n’est peut-être pas joyeux, mais on n’attend pas non plus de Fincher une fraîche comédie. C’est le genre de romance qui se termine dans les larmes et la douleur, comme c’est le cas ici. Un film qui n’a pas peur de plonger dans l’obscurité, explorant les sombres dessous de l’ascension rapide des débuts d’Hollywood… et s’offrant ainsi 10 nominations aux Oscars de ce même Hollywood d’aujourd’hui.

Les 7 de Chicago

Dans le sillage de Black Lives Matter et des questions liées à la brutalité policière, Les sept de Chicago rappelle l’histoire des émeutes de Chicago de 1968, qui ont commencé comme une manifestation pacifique à l’extérieur de la convention démocrate, mais qui ont dégénéré en un procès fédéral qui s’étendra sur plusieurs longs mois dans l’ombre de la guerre du Vietnam. Avec un casting de stars à sa disposition, ce film Netflix est l’un des favoris de l’année aux Oscars.

En cet inoubliable été 1968, des centaines de jeunes de tout le pays se sont rendus à Chicago pour descendre dans les rues et les espaces publics de la ville en signe de protestation contre le nombre croissant de victimes de la guerre au Vietnam. Profitant de la forte présence des médias due à la traditionnelle convention nationale démocrate, plusieurs groupes d’activistes se sont rassemblés dans la zone la plus en vue de l’État de l’Illinois pour exiger le respect des droits civils et la fin d’une guerre sanglante qui finira par laisser un terrible bilan de millions de pertes humaines. Une manifestation pacifique qui s’est malheureusement terminée dans le chaos et la mort après une confrontation entre manifestants et policiers, ces derniers étant les instigateurs de la violence. Quelques mois plus tard, les dirigeants de divers groupes d’étudiants seront traduits en justice sur ordre du nouveau président, Richard Nixon, qui les considère comme une menace pour la sécurité nationale. Accusés du grave délit d’association de malfaiteurs et d’incitation présumée au désordre et à la violence en public, les jeunes se retrouvent pris dans une honteuse procédure judiciaire qui a duré plus de six mois et qui est devenue un cirque médiatique ridicule. Présidé par le juge Julius Hoffman (Frank Langella), le litige restera dans les livres d’histoire pour ses accusations infondées, sa motivation politique évidente et les occasions répétées où les droits des défendeurs ont été violés.

Accompagné d’un casting de classe mondiale, le scénariste et réalisateur Aaron Sorkin se penche sur l’un des procès les plus controversés de l’Amérique, un drame judiciaire dont le thème principal ne pourrait être plus adapté au climat politique et social actuel des États-Unis. S’il est évident que Les 7 de Chicago est d’abord un film d’acteurs tous aussi remarquables les uns que les autres, il serait injuste de ne pas souligner que l’ensemble du film est un régal pour les yeux. Il fonctionne à tous les niveaux – acteurs, écriture, mise en scène, musique – pour offrir quelque chose qui inspirera la discussion, vous fera rire et vous rappellera qu’aujourd’hui, cinquante-trois ans après ces événements, les mêmes conversations doivent encore avoir lieu. Soutenir ceux qui recherchent la justice, défier ceux qui sont responsables de l’injustice.

Contrairement à d’autres drames juridiques qui tombent souvent dans l’ennui et la monotonie, Sorkin parvient à maintenir Les 7 de Chicago conserve un rythme vif et intense qui nous tient constamment en haleine. On le doit à la fois au travail efficace du montage et à la plume dynamique du scénariste qui, comme d’habitude, nous offre des personnages bien structurés accompagnés de dialogues pointus qui permettent à ses stars de briller au sein de l’une des meilleures distributions de l’année. Langella et Mark Rylance, qui incarne William Kunstler, l’avocat de la défense des garçons, livrent une paire de performances majestueuses, qui sont complétées par les talents d’Eddie Redmayne et de Sacha Baron Cohen, ce dernier surprenant avec une performance plus sérieuse et mesurée qu’habituellement. La grande révélation est Yahya Abdul-Mateen II, qui donne vie à Bobby Seale, l’un des fondateurs du Black Panther party qui, sans connaître le reste des accusés, a également été rendu responsable des émeutes qui ont eu lieu dans les rues de la ville.

Les parallèles entre le film de Sorkin et le paysage actuel des États-Unis font des 7 de Chicago un incontournable, non seulement comme une leçon importante sur la façon d’éviter les erreurs du passé, mais aussi pour nous montrer le pouvoir du changement par le soulèvement pacifique et le dialogue.

 

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Cinéma, culture, sport, spiritualité, société… Autant de sujets de prédilection du blog de Jean-Luc Gadreau, ArtSpi’in. Jean-Luc Gadreau est pasteur, auteur, mais aussi attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

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