Mickey and the Bear
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Mickey and the Bear

L'histoire d’une adolescente qui doit faire face à sa soif de liberté et à son engagement à s’occuper de son père en difficulté.

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Publié le 19 février 2020

Auteur : Jean-Luc Gadreau

Mickey and the Bear, présenté à l’ACID au festival de Cannes l’année dernière, est sorti en salle le 12 février.

Mickey Peck, une adolescente du Montana, a la lourde responsabilité de s’occuper de son père, un vétéran accro aux opiacés. Quand l’opportunité se présente de quitter pour de bon le foyer, elle fait face à un choix impossible.

La scénariste et réalisatrice Annabelle Attanasio fait des débuts étonnamment assurés dans le cinéma avec un film qui raconte un récit de passage à l’âge adulte dans une petite ville du Montana. L’ours de Mickey and the Bear est un ours métaphorique qui hante la vie du personnage principal. Mickey (Camila Morrone), 17 ans, vit avec son père Hank (James Badge Dale) dans un mobile home exigu. Hank est un vétéran de la guerre d’Irak souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique et dépendant aux opiacés. Il est sujet à de violentes sautes d’humeur, aggravées par son chagrin suite à la mort de sa femme des suites d’un cancer. Mickey n’a pas beaucoup de temps pour elle, puisqu’elle travaille après l’école dans un magasin de taxidermie, qu’elle cuisine et nettoie les dégâts de son père et qu’elle surveille tous ses médicaments. Hank teste constamment l’amour et la loyauté de sa fille envers lui, exigeant presque qu’elle l’abandonne tout en lui demandant de ne jamais le quitter. Bien qu’elle lui assure qu’elle sera toujours là, Mickey n’en est pas si sûre. À vrai dire, elle aimerait vraiment aller à l’université sur la côte ouest. Bien que soutenue dans ses rêves par la psychiatre de l’hôpital des vétérans (Rebecca Henderson) et par un nouveau camarade de classe (Calvin Demba), Mickey est seule face à ses décisions.

Lorsque des parents sont aux prises avec la dépression, la toxicomanie et une immense déception dans leur vie d’adulte, leurs enfants adolescents peuvent se retrouver dans le rôle exigeant d’aidants. Il est tout à fait alors naturel qu’ils luttent dans ce rôle, qui peut être ressenti à la fois comme un fardeau et comme une bénédiction. C’est ce dur combat psychologique qui nous est raconté par Annabelle Attanasio. La tension entre les personnages est parfois intense, non pas parce que l’on s’attend à ce que la violence physique éclate (bien que ce potentiel existe chez Hank, qui un homme profondément instable), mais surtout à cause de la violence émotionnelle constante qui se trouve là, juste sous la surface. Ces personnages sont assis sur des besoins qu’ils n’osent pas exprimer, et sur des charges affectives que leur « conditionnement social » ne leur permet pas de libérer. Nous savons évidemment qu’il faut que le choses sortent un jour ou l’autre… mais la question est de savoir à quel point ce sera grave quand cela arrivera et si les personnages pourront s’en sortir sans que leurs relations ne soient irrémédiablement brisées.

Mickey and the Bear est un peu comme ces délicieux plats au goût aigre-doux, car le désir de liberté de Mickey s’affronte à son habitude et son devoir de s’occuper de son père profondément perturbé et traumatisé. De plus, bien que ce soit problématique, il y a bel et bien un lien profond et même plus, un amour véritable partagé entre Mickey et son père, ce qui crée de vrais moments de tendresse qui renforcent le conflit interne de l’ado. Il y a des scènes déchirantes où l’on est témoin, par exemple, du regret de Hank que leur relation soit devenue de la sorte et du fardeau qu’il devient concrètement lui-même. Une histoire qui nous conduit à nous demander ce que nous ferions dans une situation similaire et ce qui est le mieux pour Mickey à long terme. Le film d’ailleurs n’offre pas de réponses toutes faites aux questions qu’il pose, et ne glisse pas de piteuses notes d’optimisme inappropriées en la circonstance.

Annabelle Attanasio n’a que 25 ans, mais dans son premier long métrage, elle fait preuve d’une profonde compréhension des émotions humaines, sans parler de ses étonnantes compétences en coulisses. Elle s’est inspirée de son temps passé à Anaconda, qu’elle filme donc avec le genre de perspicacité et d’affection qui provient de la connaissance d’un lieu et de ses habitants. Elle fait preuve d’un œil infaillible pour la couleur, la lumière, la composition et le cadrage, en tirant le meilleur parti d’un décor de petite ville où de nombreux bâtiments éclairent le ciel nocturne avec des enseignes au néon des années 1930 et 1940 comme si le temps s’était arrêté. La réalisatrice parvient à capturer le désespoir tranquille qui pourrait émaner d’un tableau d’Edward Hopper dans une scène et s’engagera dans l’intimité brute d’un film de Cassavetes la suivante. Chaque plan de Mickey and the Bear frise la perfection, scrupuleusement réfléchi mais avec beaucoup de naturel et de justesse, ce qui donne finalement un film aussi artistique et précis que fluide. Pour ses débuts en tant que réalisatrice, elle fait un excellent travail en établissant son personnage central par ses actions et ses décisions plutôt que par ses dialogues, tout en faisant d’elle cette personne séduisante avec laquelle vous sympathisez et que vous soutenez. Attanasio fait confiance aux émotions, à la patience et à l’intelligence du public tout en explorant les luttes innées de cette adolescente. Le plan final est aussi tout simplement parfait résumant le mélange d’émotion et de contrôle, de colère et de compassion de ces 88 minutes passées.

Côté casting, c’est un véritable sans-faute. Les performances sont excellentes et sonnent vrai du début à la fin, en particulier celle de Camila Morrone, qui n’en est pourtant qu’à son deuxième long métrage. Elle porte ici une grande partie de la tension du film en gros plan sur son visage alors que son personnage réfléchit en silence sur sa vie. Face à elle, l’immense James Badge Dale, l’un des grands acteurs américains trop largement méconnus. C’est un beau héros classique, mais avec l’âme d’un excentrique des années 1970, à la manière d’un Brad Pitt ou d’un Jeff Bridges. Pendant près de deux décennies, il a traîné aux abords du cinéma commercial à la recherche d’un rôle de tout premier plan qui ne l’a jamais vraiment trouvé. Mais aujourd’hui, à l’aube de la quarantaine, il est devenu ce genre d’acteur qui peut jouer un rôle calme ou flamboyant, héroïque ou vilain, et tout le panel ce qui se trouve entre les deux, vous faisant toujours croire que vous voyez une personne réelle qui pourrait entrer dans un restaurant et commander le plat du jour.

Mickey And The Bear est tout simplement remarquable sans un seul faux pas dans toute la production. Avec une histoire poignante, bien ancrée et authentique, rehaussée par les performances incroyables de Dale et de Morrone, Mickey and the Bear constitue un début impressionnant de la scénariste et réalisatrice Annabelle Attanasio, la présentant comme une nouvelle voix vibrante du cinéma indépendant américain. Un très beau film poignant à ne surtout pas manquer, qui exercera votre empathie et votre compassion.

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Cinéma, culture, sport, spiritualité, société… Autant de sujets de prédilection du blog de Jean-Luc Gadreau, ArtSpi’in. Jean-Luc Gadreau est pasteur, auteur, mais aussi attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

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