Les 35 ans de la disparition de Serge Gainsbourg, mort le 2 mars 1991, sont commémorés aujourd’hui. Auteur, compositeur, interprète, provocateur génial et figure incontournable de la chanson française, il a marqué la musique par son audace artistique et ses textes ciselés.

Des emprunts musicaux assumés, d’autres plus discrets

Serge Gainsbourg n’a jamais caché son goût pour la musique classique. Il a lui-même reconnu certains emprunts : à Frédéric Chopin pour « Jane B » et « Lemon Incest », à Johannes Brahms pour « Baby Alone in Babylone », ou encore à Edvard Grieg pour « Lost Song ».

En revanche, lorsque paraît « Initials B.B. », l’ombre de Antonín Dvořák plane sans être explicitement mentionnée. Certains y verront des hommages d’esthète à ses maîtres. Soit.

Plus troublant : « Ma Lou, Marilou », qui évoque, en mode majeur, la sonate « Appassionata » de Ludwig van Beethoven. L’œuvre étant tombée dans le domaine public, nul besoin d’en citer la source. En revanche, lorsque sa fille chante « Charlotte for ever », la famille de Aram Khatchatourian relève une reprise note pour note d’une partition du compositeur soviétique. Cette fois, la question des droits se pose autrement.

Ces multiples correspondances ont d’ailleurs été minutieusement analysées par Romain Fievet sur France Musique. Pourquoi de tels procédés ? Sans prétendre détenir la vérité, on peut avancer l’hypothèse d’une recherche constante d’efficacité et de succès.

Le rôle méconnu des arrangeurs

Autre angle mort de la légende : la place des arrangeurs. Pianiste de bar inventif, Gainsbourg savait ciseler des mélodies. Mais très tôt, il s’entoure de collaborateurs essentiels, qui écrivent orchestrations et architectures sonores, et parfois l’aident à dépasser ses propres doutes.

De 1958 à 1991, quatre noms jalonnent sa carrière : Alain Goraguer, Michel Colombier, Jean-Claude Vannier et Jean-Pierre Sabar. À leurs côtés, le percussionniste Marc Chantereau joue également un rôle déterminant.

Ainsi, pour la musique du film L’Eau à la bouche, Alain Goraguer compose avec Gainsbourg, mais seul le nom du chanteur apparaît en tête d’affiche. Le même schéma se répète avec Michel Colombier pour la comédie musicale Anna, ou encore pour « Le Pacha » et « Élisa ».

Quant à l’album Histoire de Melody Nelson, souvent présenté comme une révolution accomplie en solitaire, il est le fruit d’échanges nourris entre Gainsbourg et Jean-Claude Vannier, qui en écrit une part significative des musiques. Discret, Vannier ne revendiquera jamais la lumière. Son apport n’en demeure pas moins décisif.

Un génie des mots avant tout

Faut-il pour autant déboulonner la statue ? Certainement pas. Mais il convient de déplacer le regard.

Le talent exceptionnel de Serge Gainsbourg réside d’abord dans son écriture. Héritier de la tradition réaliste, celle portée par Damia, Fréhel ou Édith Piaf, il a su adapter la langue française aux rythmes anglo-saxons. Élisions, jeux de mots, doubles sens, audaces lexicales : il transforme en profondeur l’écriture de la chanson.

Trente-cinq ans après sa disparition, s’il fascine toujours, y compris les plus jeunes générations, c’est peut-être d’abord pour cette modernité verbale. Gainsbourg était un compositeur habile, conscient de ses limites – « il ne se prenait pas pour Beethoven », rappelle Marc Chantereau – mais un styliste hors pair.

N’est-ce pas déjà immense ? Inutile, dès lors, d’en faire un disciple de Jean-Sébastien Bach.