Un titre porteur de sens

Ce titre qui donne en français « Jours de Cendre » n’est, bien sûr, pas un hasard. Il résonne avec le sens liturgique du mercredi des Cendres, ce moment où, théologiquement, est lancé aux croyants une invitation à l’espérance en la miséricorde de Dieu. Ce moment représente une forme d’appel à se mettre à l’écoute de la Parole, un peu comme un programme de conversion pour les quarante jours à venir menant vers Pâques. Mais il peut devenir aussi cet appel à regarder en face les réalités politiques actuelles, non avec complaisance, mais avec une tension entre lamentation et espérance. C’est le pari musical de U2 avec Days of Ash !

Des chansons qui portent la justice et la mémoire

Politiquement, le ton est frontal dès l’ouverture de l’EP avec American Obituary. Ce morceau rend hommage notamment à Renée Good, cette mère de trois enfants abattue par un agent des services d’immigration américains (ICE) à Minneapolis en janvier dernier. En qualifiant cette femme de « terroriste domestique », les autorités avaient cherché à justifier l’injustifiable ; la chanson de Bono restitue sa dignité et dénonce la violence d’État et le discours des puissants. Mais n’allez pas croire qu’il s’agit là d’un numéro de dénonciation simpliste.

On pourrait d’ailleurs ici rappeler que l’écriture de U2 s’inscrit dans une longue tradition chrétienne de proclamation prophétique, dénonçant l’injustice sans céder à l’indifférence ni à la résignation.

Dans la continuité justement, la magnifique chanson The Tears of Things emprunte son titre à un ouvrage du père franciscain Richard Rohr, où celui-ci relit les écrits des prophètes d’Israël pour interroger notre manière d’habiter un temps traversé par la violence et le désespoir, en choisissant la compassion plutôt que le repli. La chanson, elle, déploie une audacieuse fiction poétique : un dialogue imaginaire entre le David sculpté par Michel-Ange et l’artiste qui lui a donné forme, comme si la créature interrogeait son créateur sur le sens du combat et de la fragilité humaine.

Les autres titres poursuivent cette trajectoire en donnant voix à des victimes et acteurs de conflits contemporains : Song of the Future honore une jeune lycéenne iranienne morte pour la liberté des femmes, One Life at a Time évoque un militant palestinien non-violent tué en Cisjordanie, et Yours Eternally, en duo avec Ed Sheeran et le musicien-soldat ukrainien Taras Topolia, tourne autour de la guerre en Ukraine et du désir de liberté d’un combattant qui préférerait chanter plutôt que combattre. Au sein de ce recueil, il y a aussi Wildpeace, un poème lu par l’artiste nigériane Adeola soutenu en musique. Un texte écrit par un poète israélien, qui renforce l’idée que la disparition, la douleur et même la mort doivent être affrontées avec une humanité qui refuse de céder à la haine. 

Un retour à l’engagement politique explicite

Dans la trajectoire artistique de U2, Days of Ash marque un retour significatif à l’engagement politique explicite qui avait fait leur réputation dans les années 1980, pensez à Sunday Bloody Sunday ou encore Pride (In the Name of Love). C’est aussi leur première série de chansons originales depuis 2017 (Songs of Experience), ce qui témoigne de l’importance que le groupe accorde à ces messages aujourd’hui. 

Le choix de sortir ce projet le mercredi des Cendres n’est donc pas seulement une coïncidence marketing. Il situe Days of Ash dans ce que j’évoquais en introduction, ce temps de deuil, mais aussi de conversion et d’espérance. Car même dans ces chansons marquées par la douleur, il y a une ouverture constante qui se traduit en apothéose dans la dernière chanson Yours Eternally : la reconnaissance des blessures est le premier pas vers la transformation. Cette démarche résonne profondément avec l’invitation du Carême à regarder en face nos propres « cendres » – personnelles et collectives – et apprendre à y discerner un appel à la justice, à la paix et à la réconciliation.

Foi et résistance dans un monde en crise

En un monde où les crises politiques peuvent anesthésier les consciences, U2 rappelle avec force que la foi, loin d’être une consolation douceâtre, est aussi une force de résistance, contre l’injustice, contre la haine, contre le cynisme. Et dans ces jours de cendre, malgré la consternation, une lumière fragile, mais réelle, continue de poindre. L’espérance qui naît de la parole donnée à ceux qui, par leur combat ou leur sacrifice, nous invitent à refuser que la poussière d’une monde sous le feu de la haine et du mal soit la fin du chemin.

Crédit photo : Rolling stone template