PORTRAIT

Pierre Rolinet, résistant et déporté

Se battre pour « le bien et la liberté ». Refusant de travailler en Allemagne nazie, Pierre Rolinet entre dans la clandestinité à 21 ans. Il est arrêté pour résistance armée et condamné à mort.

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Publié le 23 novembre 2021

Auteur : Yolande Baldeweck

Pierre Rolinet et ses compagnons, dont deux seulement survivront, ont connu la faim, le froid, la brutalité des SS, les pendaisons, la grande cheminée du crématoire qui rougeoyait… Devant la progression des Alliés, les survivants sont évacués vers d’autres camps, comme Dachau. Ils ont été 52 000 déportés enregistrés au camp principal ou dans l’un des 50 camps annexes, dont 40% sont décédés. À 99 ans, Pierre Rolinet, président d’honneur de l’Amicale française des déportés et familles du Natzweiler-Struthof est un des derniers rescapés encore en vie. Cet homme bienveillant, qui a été soutenu toute sa vie par sa foi, est un formidable passeur de mémoire…

Comment expliquer votre engagement dans la Résistance ?

Il y a eu la foi… et le patriotisme. Cela va de pair. Je suis né dans un village protestant du Pays de Montbéliard, d’un père catholique et d’une mère protestante. La foi m’a touché très tôt, je devais avoir dix ans. Par la suite, j’ai fait partie de l’Union chrétienne des jeunes gens de la paroisse de Sochaux, quand je travaillais comme dessinateur industriel à Peugeot. Notre pasteur, Jacques-Louis Roulet, était opposé au nazisme et à l’antisémitisme. Je suis luthérien. Mais je ne peux pas être d’accord avec les propos exécrables de Luther sur les juifs.

Lors d’un camp de vacances en 1942, le pasteur de Montbéliard Paul Buchsenschutz, un officier qui avait combattu en 1940, nous a dit : « Il faudra prendre vos responsabilités. » Trois jours plus tard, je m’engageais dans l’Organisation civile et militaire (OCM). Quand j’ai été convoqué pour le Service du travail obligatoire, en 1943, j’ai dit : « Je ne pars pas. » Et j’ai organisé un faux départ, même si le pasteur de notre paroisse me conseillait d’obéir aux ordres…

Vous étiez jeune…

Mes parents et Jacqueline, ma future épouse, les seuls dans le village à connaître mon projet, m’ont soutenu. À la maison, nous écoutions Radio Londres. Quand je me suis enfui, le pasteur Buchsenschutz m’a fait entrer, sous une fausse identité, comme surveillant à Glay, près de la frontière suisse, où il y avait une filière d’évasion. Il m’a dit : « Tu es un soldat français ! » Il a joué un rôle très important dans l’entrée en résistance de nombreux jeunes de la région. Dénoncé par la suite, il a été déporté à Buchenwald, puis à Mauthausen. À Glay, nous avions formé un groupe OCM avec les élèves les plus âgés. Il fallait récupérer des armes à la suite d’un parachutage. Je n’ai jamais su ce qui s’est passé, ni qui a parlé. En novembre 1943, les six lycéens dont le plus jeune avait 16 ans, le pasteur-directeur René Juteau, ancien responsable des Éclaireurs de France, qui mourra en Basse-Silésie, et moi-même, avons été arrêtés. Accusés d’avoir possédé des armes, nous avons été condamnés à mort, la veille de Noël 1943, sans même un procès.

Comment avez-vous réagi ?

Le jour où je me suis engagé, je savais que je prenais des risques. Pendant trois mois, nous avons attendu à la prison de Besançon d’être fusillés. Entre nous, on parlait de religion, on chantait des cantiques, sans que les soldats de la Wehrmacht interviennent. Finalement, ils ont préféré nous envoyer au camp, comme Nacht und Nebel (NN).

Quel rôle a joué la religion au KL Natzweiler-Struthof ?

Si je n’avais pas eu des convictions chrétiennes, je ne serais plus là. Le fait d’être protestant m’a aidé… Lorsque nous avions été emmenés à Paris et remis aux SS, ils nous ont pris la bible, le cantique. En avril 1944, ils nous ont transférés – nous étions 63 NN – à Strasbourg, puis à Rothau. Nous sommes arrivés à Natzweiler à midi. On nous a fait attendre à l’extérieur pendant que Kramer (Ndlr – commandant SS du camp) nous a dit : « Vous entrez par la porte, vous sortirez par la cheminée. » J’ai vu des hommes qui étaient hagards, méconnaissables. Le soir, au Block 11, l’un de nous a crié : « Vive de Gaulle ! » Nous avons dû creuser des fossés que d’autres refermaient tout le dimanche sans boire, ni manger. Les Russes se sont « cotisés » pour nous offrir un morceau de pain. C’était le premier geste de solidarité.

Pourquoi être protestant vous a aidé ?

Partout, j’ai été catalogué comme le protestant. Il y a toujours eu des leaders dans les camps. Au Block 11, le militant communiste, Roger Linet, a voulu connaître notre groupe de très jeunes déportés. « Tu es protestant ? Tu m’intéresses! » m’a-t-il dit. Il m’a nommé chef de table, une table de douze, avec pour mission de ramasser les bouts de pain de la taille de l’ongle du pouce qui seraient redistribués à ceux qui auraient le plus de chances de survie. Quand j’ai eu la diphtérie, je pesais encore 36 kilos, j’ai profité de cette solidarité. Dans un camp, il faut, en plus de la chance, avoir une ligne de conduite. Je la demandais à Dieu. Il faut savoir s’adapter, car une erreur, c’est la mort. Il fallait ne pas déplaire aux SS, ni aux Kapos à qui ils avaient délégué la surveillance. J’ai toujours fait ma prière jusqu’au moment où je ne pouvais plus prier. J’étais trop faible, je n’avais plus la mémoire des mots, je ne pouvais plus avoir de conversation… Auparavant, j’avais parlé avec d’autres prisonniers. Aucun n’a regretté de s’être engagé dans la Résistance.

Avez-vous eu des contacts avec des catholiques ?

Plutôt à Allach, un camp annexe de Dachau où nous devions travailler pour BMW et où le contact était plus facile. J’y ai rencontré deux généraux, un évêque, des officiers, des gens qui avait une situation et qui ont sacrifié leur vie pour sauver la France. Au Struthof, tout était calculé pour nous éliminer en trois mois. À Allach, c’est la production qui comptait et j’ai pu travailler comme dessinateur dans un bureau, avec des civils allemands. Il n’y avait pas plus à manger, mais tous les Français étaient regroupés. Au Struthof, j’ai été au Revier (Ndlr – l’infirmerie) en même temps que le général Aubert Frère qui était mourant. Il avait 62 ans, j’étais un gamin. Il m’a expliqué le catholicisme. Je lui ai parlé du protestantisme luthérien. Dans le camp, on s’était détourné de lui car, bien que fondateur de l’Organisation de résistance de l’armée, il avait présidé le tribunal qui avait condamné à mort de Gaulle…

Vous n’avez jamais perdu la foi ?

J’ai approfondi ma pratique de la religion. À Allach, nous étions une douzaine de protestants, j’ai fait des cultes à l’extérieur. Car les deux prêtres polonais ne voulaient pas me prêter la salle qu’ils avaient obtenue ! J’étais « le pasteur » et j’ai pensé faire des études de théologie au retour. À la fin de la guerre, j’ai retrouvé Jacqueline, ma future épouse, qui s’était engagée comme infirmière militaire (Ndlr- elle est décédée il y a deux ans). Pendant un an, je me suis « désintoxiqué » du camp. C’était vital. De toute façon, personne n’était prêt à nous entendre. Puis j’ai repris le travail à Peugeot où j’ai pu progresser jusqu’à un poste d’ingénieur. Nous avons eu une famille avec trois enfants, puis neuf petits-enfants, avons construit notre maison… J’ai commencé à témoigner après ma retraite.

Vous n’avez jamais douté de Dieu ?

Non. Je me suis toujours senti aidé dans ma vie. La foi est une espérance et cette espérance ne m’a jamais quitté. Au camp ou plus récemment, lorsqu’un professeur a bien voulu m’opérer à cœur ouvert, alors que j’avais 94 ans ! L’esprit de résistance est une force pour la vie. Je le mesure tous les jours.

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