Pour Sama, journal d'une mère syrienne

Pour Sama, journal d’une mère syrienne

Primé au dernier Festival de Cannes, ce documentaire choc a été réalisé par une jeune journaliste syrienne d'Alep. Sa petite fille s'appelle Sama et c'est aussi à elle que ce récit s'adresse.

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Publié le 16 octobre 2019

Auteur : Jean-Luc Gadreau

Pour Sama, le documentaire choc primé à Cannes dernier par l’Œil d’or récompensant le meilleur documentaire présent dans une des sélections du Festival, est depuis ce mercredi dans les salles françaises. Un film ô combien difficile mais tellement poignant qui décrit l’indicible, sans aucun filtre ni recul, le corps et l’esprit immergés dans l’immédiateté du conflit syrien. Ce regard est en plus féminin… C’est celui de Waad Al-Kateab, jeune journaliste syrienne, qui réussit là un véritable exploit sous la forme d’une œuvre témoignage d’une intensité rare.

SYNOPSIS : Waad Al-Kateab est une jeune femme syrienne qui vit à Alep lorsque la guerre éclate en 2011. Sous les bombardements, la vie continue. Elle filme au quotidien les pertes, les espoirs et la solidarité du peuple d’Alep. Waad et son mari médecin sont déchirés entre partir et protéger leur fille Sama ou résister pour la liberté de leur pays.

Certains cinéastes affirment que la caméra n’a pas la capacité de capturer suffisamment intensément les profondes horreurs de la guerre. Les images, les sons et les odeurs existent bien au-delà de l’entendement de ceux qui n’ont pas été victimes d’une attaque au mortier, ou qui n’ont pas frôlé une mère en pleurs alors qu’elle berçait son enfant mort dans ses bras. Et pourtant…

Sama est la petite fille d’une journaliste vidéo amateur Waad Al-Kateab, et son sourire et ses grands yeux illuminent l’écran alors même qu’Alep s’effondre aux mains du régime oppressif de Bachar al-Assad, soutenu par l’armée russe. Tout au long du film, cette jeune maman raconte certaines de ses pensées comme si elle écrivait à son enfant. Elle lui explique qu’elle doit enregistrer pour la postérité, mais aussi pour qu’elle puisse expliquer un peu mieux ce qu’elle a vécu – si, en effet, elle survit. Durant cinq ans, de 2011 à 2016, elle filme le quotidien de sa ville, alors que celle-ci se désagrège au fil de la guerre. Autrefois patrimoine culturel, historique, et capitale universitaire, la métropole ploie sous les bombes et l’horreur provoquant une véritable catastrophe humanitaire. La journaliste filme et filme encore… comme par obligation… pour expliquer et rendre plus supportable le cauchemar le plus abominable qui soit… elle filme les bombes, les visages, l’amour ou la peur. Ce sont des images emplies d’humanité défiant l’horreur et devenant une forme de résilience intime et puissante. Plus qu’un documentaire calculé pour le cinéma, Pour Sama devient ainsi un témoignage de vie, heureuse et dramatique à la fois. Sans même savoir si, finalement, il en restera quelque chose…

Si Pour Sama pourrait passer pour un simple plaidoyer en faveur de la paix dans le monde au nom des « enfants » (et il y a de cela naturellement et logiquement, à bien des égards), Al-Kateab va malgré tout bien plus loin, en faisant apparaitre le sens du fonctionnement de la ville, celui de la communauté, de la vie plus globalement, de la culture, des multiples histoires qui se déroulent les unes sur les autres en même temps. Les questions morales qui se posent sont mêlées au destin des personnage alors qu’ils essaient de trouver la bonne façon de vivre leurs existences. C’est une vraie dimension sentimentale qui surgit, ce qui est plutôt rare dans ce genre de documentaire, en se focalisant uniquement sur ce qui est là présent, et ce qui se passe, mais obligeant le spectateur à s’interroger constamment face à cette question toujours sous-jacente : êtes-vous à l’aise avec tout cela ?

Si très peu de choses réussissent à nous choquer de nos jours, incroyablement désensibilisés à ce qui devrait être traumatique par la prolifération et souvent un abus non réfléchi d’images en tous genres, Pour Sama a, me semble-t-il, cette force-là, cette qualité-là, ajouterais-je. Ce n’est pas un film facile à regarder, sans être pourtant jamais voyeur, ni immature. Oui, le documentaire expose clairement une réalité crue, une réalité brutale, une réalité nue. On fait face à des personnes qui ne veulent pas la guerre mais qui la vivent, qui la subissent, mais il semble ici nécessaire d’y être confrontée visuellement pour vraiment comprendre le carnage. Heureusement, Waad Al-Kateab le fait avec intelligence et laisse la possibilité de respirer et l’intensité s’atténuer pendant certains moments. Le récit alterne entre des séquences haletantes et effroyables, où l’on en tension intenses, craignant pour la vie des protagonistes mais aussi de courts et réguliers moments de quasi félicité, même si le danger rôde aux portes des maisons, des magasins et des hôpitaux encore en service.

Car les gens continuent de vivre et partagent pourtant de l’amour, même de l’humour… dédramatiser la situation pour qu’elle soit peut-être plus facile à accepter. C’est ainsi qu’au fur et à mesure que le film avance et passe aux dernières étapes déchirantes du récit, il commence à inclure des moments qui suggèrent que, même lorsque la société a atteint son nadir, il demeure une forme de transcendance, tels des « fragments de magie » qui surgissent parmi les ruines.

Et dans ce contexte de guerre, on peut croire et dire que ce documentaire sonne comme une petite victoire en soi. C’est une petite lumière qui brille, qui éclaire et me fait dire que Pour Sama est un film essentiel !

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Cinéma, culture, sport, spiritualité, société… Autant de sujets de prédilection du blog de Jean-Luc Gadreau, ArtSpi’in. Jean-Luc Gadreau est pasteur, auteur, mais aussi attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

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