Rocks… si forte et fragile à la fois
Cinéma

Rocks… si forte et fragile à la fois

Les questions d’émancipation, d’identité et de dépassement de soi résonnent avec force dans cette histoire richement texturée d’une adolescente londonienne moderne forcée de grandir avant son temps.

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Publié le 16 septembre 2020

Auteur : Jean-Luc Gadreau

Cinq ans après avoir retracé la naissance du vote féminin dans Les Suffragettes (avec Carey Mulligan, Helena Bonham Carter et Meryl Streep), la cinéaste britannique Sarah Gavron revient avec Rocks, en salle le 9 septembre 2020, une exploration plus intime mais non moins essentielle de l’expérience féminine.

Rocks, 15 ans, vit à Londres avec sa mère et son petit frère. Quand, du jour au lendemain, leur mère disparaît, une nouvelle vie s’organise avec l’aide de ses meilleures amies. Rocks va devoir tout mettre en œuvre pour échapper aux services sociaux.

Sur le terrain social-réaliste entre l’univers de Loach et la jubilation des yeux d’enfants du Florida ProjectRocks suit les luttes de son personnage éponyme (Bukky Bakray) après que sa mère instable Funke (Layo-Christina Akinlude) l’ait abandonnée, elle et son jeune frère Emmanuel (l’attendrissant D’angelou Osei Kissiedu), partie pour « se vider la tête ». Avec force, noblesse et dignité, elle fera tout son possible pour maintenir l’insoutenable, mais la détérioration, la dégradation ne se feront pas attendre, et elle se retrouve bientôt dépassée et à court d’options. C’est un voyage tour à tour déchirant, drôle et terriblement frustrant, mais sans ne jamais trop s’enliser dans la misère et le pathos, sans en faire un mélodrame de plus, ni tomber dans le piège de la victimisation. 

La plus grande réussite de Gavron ne se situe pas tant dans les problèmes déjà abordés par de nombreux films anglais que le naturel, le charme et l’empathie qui émanent de ces jeunes femmes, dont beaucoup sont des actrices non professionnelles. Si l’histoire de Rocks et Emmanuel est le moteur de ce récit, la représentation des relations féminines en est fondamentalement le cœur. Le fait que Sarah Gavron et son équipe aient passé beaucoup de temps avec leur jeune équipe, avec laquelle ils ont construit l’histoire à partir de zéro, montre que cette représentation des amitiés entre adolescentes est souvent drôle, profondément émouvante et toujours d’une authenticité éclatante. On pense aussi forcément à Bande de filles de Céline Sciamma : avec les cris bruyants qui nous présentent les filles avant même que nous ne les voyions, dans les scènes de danse où elles se laissent aller et où la caméra virevolte avec et au milieu d’elles, dans les nombreux moments vibrant d’espoir et de potentiel, et tous ceux où la réalité vous rattrapent si vite et vous font terriblement froid dans le dos. Comme pour Sciamma avec Paris, le lieu est aussi essentiel. La ligne d’horizon de Londres se profile à l’horizon, toujours là mais hors de portée, les filles étant souvent enfermées dans de minuscules chambres et salles de classe. Mais surtout, Rocks n’est pas définie ni limitée par son logement dans une tour – elle a de grandes ambitions qu’elle est déterminée à poursuivre. Ses amies aussi sont issues de milieux culturels différents, chacune avec ses propres rêves, mais elles s’acceptent sans réserve les unes les autres. Et il se dégage alors une intimité et une puissance émotionnelle indiscutables dans la façon dont ces filles se soucient les unes des autres et dans la façon dont elles se battent de façon volcanique, et Gavron nous situe directement là, au cœur de ces relations et de ces sentiments.

Bukky Bakray est tout simplement remarquable dans ce rôle ô combien difficile de Rocks. Il n’y a pas une seule fausse note dans sa performance et elle injecte à son personnage toutes les émotions et attitudes nécessaires pour lui donner la consistance nécessaire. Kosar Ali à ses côtés est aussi fantastique dans le rôle de Sumaya, la meilleure amie de Rocks. Les scènes qui se déroulent dans sa maison, un foyer somalien bondé à l’occasion d’un mariage, sont un point culminant du film ; elles sont remplies de tant d’amour et de chaleur mais offrent aussi un aperçu des épreuves et des difficultés de l’amitié. Tout au long des 93 minutes du film, extrêmement bien rythmées, Rocks nous montre des communautés britanniques que nous ne voyons pas trop habituellement, ce qui confère au film une certaine urgence et une vraie présence. La plupart des amies de Rocks sont, comme elle, des enfants de familles d’immigrés, et le film nous emmène chez elles pour voir les différentes manières de vivre, pour voir comment se joue leur dynamique familiale, pour voir les relations entre les différentes générations. Dans une scène, nous voyons par exemple un marché avec des vitrines qui reflètent des vendeurs chinois, jamaïcains et ukrainiens ; nous rencontrons la belle-mère russe de Roshé, qui possède son propre salon de coiffure pour cette communauté, et le petit ami de Roshé, arnaqueur et trafiquant de drogue, qui a des origines moyen-orientales. Le film ne dresse jamais un tableau idyllique… il n’ignore pas que ces différentes communautés s’affrontent parfois aussi les unes les autres, embourbées dans leurs propres réseaux de racisme et de classes – qui ne font d’ailleurs que s’alourdir dans le scénario à mesure que Rocks est poussée dans des circonstances de plus en plus désespérées.  

Alors, bien sûr, à première vue, les femmes blanches qui se battent pour le droit de vote à Londres en 1912 (dans son précédent film Les Suffragettes) n’ont pas grand-chose en commun avec les jeunes femmes de couleur, dont beaucoup sont issues de familles d’immigrés, qui interagissent en tant qu’amies et ennemies dans le Londres d’aujourd’hui. Des âges différents, des races différentes, des milieux familiaux différents, des attentes culturelles différentes. Mais ce que Gavron souligne dans ses deux films, c’est le pouvoir de la communauté féminine, des femmes qui lient leurs bras, leurs mains et leurs corps dans la poursuite d’un seul but – qu’il s’agisse des droits civiques ou de survivre plus simplement au lycée et poursuivre sa vie. Ce n’est qu’une question d’échelle.

Enfin, il y a aussi une jolie scène où la bande d’adolescentes fait un voyage en train, riant allègrement pendant qu’elles tournent des vidéos sur leur téléphone et font des bulles avec leur chewing-gum. Les passagers adultes qui se trouvent à proximité sont sans doute mal à l’aise, mais le spectateur ne peut que se réjouir de leur énergie et de leur bonheur apparent. Et pourtant, la joie est un joyau rare dans cette histoire… Quoiqu’il en soit, Rocks est clairement un film qui mérite qu’on s’y attarde, alors rendez-vous dans les salles !

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Cinéma, culture, sport, spiritualité, société… Autant de sujets de prédilection du blog de Jean-Luc Gadreau, ArtSpi’in. Jean-Luc Gadreau est pasteur, auteur, mais aussi attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

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