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« Sound of metal »… en immersion

Dans mes critiques des films en lice pour les Oscars 2021, quelques mots sur le remarquable premier long-métrage de Darius Marder.

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Publié le 22 avril 2021

Auteur : Jean-Luc Gadreau

Dans mes critiques des films en lice pour les Oscars 2021, quelques mots sur le remarquable premier long-métrage de Darius Marder, Sound of Metal, qui suit un jeune batteur de rock américain et toxicomane en voie de guérison qui perd soudainement l’ouïe. Une manière intense et originale de nous faire entrer avec lui dans ce monde du silence en ouvrant sur des questions de résilience et d’acceptation.

Ce premier tour de force du réalisateur et co-scénariste Darius Marder place le spectateur au carrefour de la vie d’un jeune homme. Ruben (Riz Ahmed) est le batteur du duo hard-core Blackgammon. La chanteuse-guitariste Lou (Olivia Cooke) est également sa partenaire. Leur monde, c’est la scène et leur camping-car, un autre couple en sommes qui prouve qu’il y a mille façons de vivre… Mais attention car tout peut basculer très vite dans une vie, quel que soit le mode d’existence choisi. L’écrasante réalité que tes rêves et projets peuvent changer en un instant s’abat sur Ruben et Lou après un spectacle : son audition a pratiquement disparu. La bravade et le déni s’installent, mais la personnalité et la relation de Ruben et Lou commencent aussi à changer. Ruben doit « apprendre à être sourd », en rejoignant à contrecœur une maison pour toxicomanes en voie de guérison de la communauté sourde du Missouri, dirigée par Joe (Paul Raci), un vétéran du Vietnam. Mais malgré l’accueil chaleureux, Ruben reste déterminé à retrouver son audition, quel qu’en soit le prix.

Sound of Metal est un film rare, dans la mesure où, si ses performances sont remarquables et ont été naturellement saluées par les critiques et son écriture louée, les aspects techniques participent grandement à son succès. Le son et le montage du film sont tout autant mis en avant car ils apportent très clairement une dimension particulière au long métrage et à la façon de l’aborder pour le spectateur. La conception sonore est peut-être un outil méconnu de l’arsenal du cinéaste. Pourtant, il y a là un élément essentiel pour construire un monde, établir l’état d’esprit d’un personnage ou simplement créer une atmosphère, mais il est rarement sous les feux de la rampe. Sound Of Metal prouve à quel point il peut être vital et transformateur. Ainsi, nous sommes ici tous conduits à nous placer dans la perspective de Ruben, ce qui suscite naturellement une empathie sensorielle pour un personnage choqué par sa déficience auditive, puis habitué à celle-ci. Nicolas Becker, l’ingénieur du son, explique que la clé de l’expérience était de recréer le son solidien, « c’est-à-dire tout ce que vous pouvez entendre à travers votre corps », comme par exemple, le son ressenti sous l’eau ou les basses fréquences d’un concert. Les vibrations ne sont pas ressenties par les oreilles, mais résonnent dans les tissus et les os et sont reconstituées par le cerveau. Ce sont ces sons que Ruben entend et que le film nous donne aussi de ressentir. Même objectif avec le monteur Mikkel Nielsen, qui a construit son film dans une optique d’inclusivité… mettre tout en œuvre pour que chaque personne se sente partie prenante de ce qui se passe à l’écran, invité au cœur de l’histoire. Cette implication technique permet de simuler l’expérience désorientante de la perte de l’ouïe, mettant en évidence la mélodie et le bruit que les personnes entendantes considèrent souvent comme acquis : le ronronnement d’un mixeur, le goutte-à-goutte lent d’une cafetière, même la conversation sur un téléphone portable. La communication devient une source de frustration pour Ruben, qui a l’habitude de s’exprimer par la musique. Comment retrouver un sentiment d’identité lorsque la source de celui-ci est arrachée sans avertissement ? Reflétant le nouvel état d’esprit de Ruben, pris entre le monde des entendants et celui des non-entendants, de grandes parties de la langue des signes ne sont pas traduites. Pour le public entendant qui ne parle pas la langue des signes, nous sommes aussi perdus que lui.

Une véritable étude de l’identité et de la culture sourde

L’émotion est clairement le fil rouge de cette course aux Oscars de cette année. Et Sound of Metal ne déroge pas à la règle. C’est une véritable étude de l’identité et de la culture sourde débordant de sagesse sur ce que nous partageons et, aussi, sur ce que nous affrontons seuls, avec certains marqueurs qui nous donneraient presque d’y voir un documentaire. Une intention affichée de livrer aux spectateurs du vrai, être au plus proche possible du réel, tant dans ce que vit et ressent Ruben que dans la description d’une communauté, ce qui se voit, ce qui s’entend, ce qui se ressent. Pour en revenir à la technique, Becker nous explique que, sur le plateau, il a passé des heures à enregistrer le son du corps de Riz Ahmed à l’aide d’une multitude d’appareils fabriqués sur mesure. Des géophones (utilisés pour enregistrer les tremblements de terre), d’hydrophones (utilisés pour enregistrer les sons sous l’eau), de stéthoscopes et de microphones plusieurs fois plus sensibles que les oreilles humaines. « Nous avions un micro sur le crâne, un micro dans la bouche et un micro sur la poitrine », explique-t-il, de sorte que nous entendions littéralement des sons provenant de l’intérieur de l’acteur. Becker a également aidé Ahmed dans ce qui était un tournage chronologique et immersif, en fournissant à l’acteur des bouchons d’oreille qui pouvaient être déclenchés à distance pour transmettre un bruit rose (similaire au bruit blanc) « afin de simuler différents états de perte auditive ».

Bien qu’il aborde un sujet sérieux et difficile et qu’il jette une lumière cinématographique rare sur la communauté des sourds, Sound of Metal ne fait jamais preuve de condescendance ni ne cherche à donner des leçons à son sujet ou à son public. Il y a, au contraire quelque chose de remarquablement intime dans la façon dont les relations de Ruben se développent lorsqu’il commence à comprendre la langue des signes. C’est autant un film sur la dépendance et l’acceptation que sur une maladie. Avec l’aide d’un excellent scénario, le Ruben de Riz Ahmed est un désespéré plein de rage qui lutte pour s’adapter à ce nouveau monde silencieux et à la gentillesse dont la communauté l’a gratifié. Alors qu’il se bat contre sa nouvelle situation et ses problèmes d’addiction, la colère du batteur n’est qu’un masque pour exprimer son sentiment de perte. À un moment donné, il est presque un enfant, laissé pour compte à cause d’une apparente « défection » et de son entêtement. Les grands yeux fixes d’Ahmed sont remplis d’une émotion brute qui bat comme un cœur tout au long du film. Remarquable dans l’un des rôles les plus marquants de sa carrière jusqu’à présent, avec ses cheveux blonds décolorés et son torse couvert de tatouages, il habite le rôle comme une seconde peau. C’est une performance touchante d’une profonde justesse qui résonne de manière aiguë dans les émotions, sans avoir recours à la grandiloquence ou à l’adoucissement des bords les plus grossiers du personnage.

Olivia Cooke est également brillante dans un rôle plus modeste, celui de Lou, une femme qui a ses propres problèmes et qui essaie de trouver un équilibre avec la situation de Ruben tout en faisant un sacrifice qui pourrait les sauver tous les deux. Mais c’est, sans nul doute, Paul Raci qui est le meilleur des seconds rôles, Joe, qui dirige le refuge où Ruben est hébergé. Dans la vraie vie, Raci a grandi en tant que fils entendant de parents sourds. Ici, il exploite sa propre expérience dans le rôle de Joe, l’incarnation du proverbe selon lequel lorsque l’élève est prêt, le professeur apparaît. Il offre sa sagesse sans pour autant être réduit au rôle de sage. Au contraire, Joe a droit à des moments où il est en colère, négligé ou simplement frustré par Ruben. L’honnêteté de Joe, qui pousse Ruben à se réfugier dans le refuge, peut sembler choquante, mais elle permet au jeune musicien d’apprendre et de grandir en tant que personne. Le Joe de Raci parle doucement mais est dur d’esprit. Il fait preuve d’autorité et d’empathie, et évite les clichés des mentors à l’écran avec une apparente facilité. Sa nomination à l’Oscar du meilleur second rôle est tout aussi méritée que la place d’Ahmed dans la liste des acteurs principaux. Entre ce qu’Ahmed a appris et ce que Raci a vécu pour ce film, leurs scènes sont aussi magiques que magistrales.

Le réalisateur Darius Marder et toute l’équipe à ses côtés ont fait un travail exceptionnel, qui culmine dans l’une des fins les plus exquises et les plus poignantes de l’histoire du cinéma. Sound of Metal est un film sur la perte, mais en fin de compte, c’est une célébration de l’esprit. C’est une symphonie de sons et de silence, à la fois dévastatrice et pleine d’espoir, ancrée dans le remarquable virage d’Ahmed et dans l’ambition technique qui la sous-tend. Un « petit film » qui frappe très fort, au moins autant que Ruben sur sa batterie. Un bijou qui risque de vous submerger et que vous voudrez vraisemblablement faire connaître… du « bouche à oreille » en perspective, même quand plus rien ne se laisse entendre.

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Cinéma, culture, sport, spiritualité, société… Autant de sujets de prédilection du blog de Jean-Luc Gadreau, ArtSpi’in. Jean-Luc Gadreau est pasteur, auteur, mais aussi attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

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