Cinéma

Deux Oscars pour « The Father »

L'auteur français Florian Zeller a été doublement récompensé, le 25 avril, à la cérémonie des Oscars pour son premier film "The Father".

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Publié le 25 avril 2021

Auteur : Jean-Luc Gadreau

Après avoir vu sa pièce de théâtre, Le Père, de multiple fois récompensée (dont 3 Molières pour la France en 2014), Florian Zeller fait des débuts plus que prometteurs au cinéma en l’adaptant sur grand écran. The Father est un portrait profondément compatissant et troublant d’un homme souffrant de démence et perdant pied avec la réalité sous l’œil impuissant de sa fille. La machine à empathie du cinéma a rarement été utilisée de manière aussi bouleversante et l’industrie du cinéma ne s’y trompe pas puisque le film s’est retrouvé avec six nominations à la cérémonie des Oscars, le 26 avril, à Los Angeles, après avoir raflé deux prix ce dimanche passé lors de la 74e édition des Bafta, les César britanniques : ceux du meilleur scénario adapté et du meilleur acteur pour Anthony Hopkins. Aux Oscars donc, Anthony Hopkins a obtenu l’Oscar du meilleur acteur, et Florian Zeller celui du meilleur scénario adapté.

Anthony a bientôt 80 ans. Il vit seul dans son appartement de Londres et refuse toutes les aides-soignantes que sa fille, Anne, tente de lui imposer. Cette dernière y voit une nécessité d’autant plus grande qu’elle ne pourra plus passer le voir tous les jours : elle a en effet pris la décision de partir vivre à Paris pour s’installer avec l’homme qu’elle vient de rencontrer… Mais alors, qui est cet étranger sur lequel Anthony tombe dans son salon, et qui prétend être marié avec Anne depuis plus de dix ans ? Et pourquoi affirme-t-il avec conviction qu’ils sont chez eux, et non chez lui ? Anthony est-il en train de perdre la raison ? Pourtant, il reconnaît les lieux : il s’agit bien de son appartement, et la veille encore, Anne lui rappelait qu’elle avait divorcé… Et n’a-t-elle pas justement prévu de partir vivre à Paris ? Alors pourquoi affirme-t-elle maintenant qu’il n’en a jamais été question ? Quelque chose semble se tramer autour de lui, comme si le monde, par instant, avait cessé d’être logique. À moins que sa fille, et son nouveau compagnon, tentent de le faire passer pour un fou ? Ont-ils pour objectif de lui prendre son appartement ? Veulent-ils se débarrasser de lui ? Et où est Lucy, son autre fille ? Égaré dans un labyrinthe de questions sans réponse, Anthony tente désespérément de comprendre ce qui se passe autour de lui.

Les dernières années ont été marquées par des représentations cinématographiques poignantes de maladies liées à la vieillesse – Still Alice, l’Échapée belle, Nebraska, Amour, sont peut-être les plus mémorables – mais aucune n’a, à mes yeux, atteint la beauté tragique de The Father qui raconte une histoire fascinante et illusoire sur les symptômes désorientants du vieillissement. Car ici, Florian Zeller trouve le moyen de nous immerger dans la perspective unique de cet homme, Anthony, qui perd tous ses repères. Sa confusion et son désespoir deviennent alors les nôtres. L’espace de quelques instants où la ligne temporelle devient elle-même confuse, nous vivons au rythme de sa paranoïa et de ses peurs qui sa confusion qui atteignent des niveaux hitchcockiens. Tout comme il est impossible de revenir en arrière, il est également impossible d’aller de l’avant. Anthony cherche sans cesse sa montre, la perd puis la retrouve, insistant sur son besoin de connaître l’heure. C’est une bizarrerie et un trait de caractère qui souligne notre confusion au fur et à mesure que l’histoire se déroule devant nos yeux, nous montrant Anthony se débattre avec les sables mouvants du temps et des souvenirs. Le scénariste Christopher Hampton (Les Liaisons dangereuses, Reviens-moi) a été chargé de traduire la pièce de théâtre en un scénario en langue anglaise. Le résultat est un drame de la scène à l’écran qui se refuse à fonctionner selon une chronologie traditionnelle.

Florian Zeller n’est pas seulement un superbe directeur de comédiens, mais il fait preuve d’un talent intrinsèque pour savoir comment raconter une histoire visuellement grâce à une utilisation sophistiquée des mouvements de caméra, du montage, du design sonore et de l’éclairage. Zeller est si malin qu’il fait en sorte que l’appartement du protagoniste devienne un personnage en soi, dans la mesure où l’on essaie de comprendre ce qu’il a de différent d’une scène à l’autre. Et, au final, nous sommes face à un chef-d’œuvre de structure, de narration et de performance. Le merveilleux montage – réalisé par Yorgos Lamprinos (Jusqu’à la garde, Un divan à Tunis, Avant que de tout perdre), modifie en un instant les paramètres physiques du monde d’Anthony. La proximité de la caméra et la photographie, signée par Ben Smithard (Downton Abbey, Le Dernier Vice-Roi des Indes, L’homme qui inventa Noël), nous plongent dans la perplexité et la rage du visage de Hopkins avec une incroyable force émotionnelle.

À 83 ans et après une carrière exceptionnelle, sir Anthony Hopkins a reconnu que ce film est « la plus belle aventure professionnelle qui lui soit arrivée ». Il est évidemment incontestable de reconnaitre ses multiples performances on ne peut plus brillantes sur scène, à l’écran et à la télévision, mais il n’est pas excessif de penser qu’il a fourni là peut-être son meilleur travail. Toujours à l’écran, on le voit et l’accompagne dans son effondrement, petit à petit, nuance par nuance, et c’est un exploit que peu d’acteurs pourraient réaliser. Par moments, il entre dans la pièce comme un Roi Lear écumant, et à d’autres instants, il trébuche comme un enfant à la recherche de son doudou. Il y a des moments d’euphorie, des moments de lucidité perspicace, des touches d’humour méchant, des accès de désespoir et des éclairs de colère profonde. Il est utile d’observer que l’acteur est aussi vieux que l’homme qu’il incarne. Dans une scène dans le cabinet d’un médecin, on demande à Anthony de confirmer sa date de naissance. « 31 décembre 1937 », répond-il. C’est la date de naissance réelle de Hopkins. Tous les seconds rôles sont également formidables, avec en particulier la grande Olivia Colman qui fait preuve d’une chaleur attachante.

Piégé dans un labyrinthe de miroirs déformants, The Father raconte le déclin d’un homme et en fait, par là-même, la définition d’une véritable descente aux enfers. À la fois mystère psychologique, drame déchirant et voyage émotionnel éprouvant, c’est une formidable étude de caractère, une dissertation émouvante sur le vieillissement et, à sa manière, un thriller parfaitement ficelé. Rendez-vous donc dans les salles au plus vite !

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Cinéma, culture, sport, spiritualité, société… Autant de sujets de prédilection du blog de Jean-Luc Gadreau, ArtSpi’in. Jean-Luc Gadreau est pasteur, auteur, mais aussi attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

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