Underground, pour vivre libre !

Cette série historique porte sur l’esclavage en Amérique et, en particulier, la création de ce que l’on a appelé le chemin de fer clandestin, l’« Underground Railroad ».

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Publié le 9 août 2019

Auteur : Jean-Luc Gadreau

 Produite par le chanteur John Legend, oscarisé en 2015 pour sa chanson dans le film « Selma », écrite et réalisée par Misha Green et Joe Pokaski, les deux saisons de la série ont été diffusées en France sur la chaîne France Ô et sont désormais disponibles en DVD ou sur Amazon Prime Video.

Le point de départ d’Underground se situe en Géorgie en 1857, quatre ans avant le début de la guerre civile américaine. Sept esclaves de la plantation de Macon en ont assez de cette vie inqualifiable. Le genre de vie où les mères prient pour que leurs filles ne soient pas trop jolies et qu’elles ne soient pas remarquées par les esclavagistes blancs. Conduits par l’un d’entre eux, Noah, ils (que l’on surnommera les sept de Macon) parviennent à s’échapper à travers un territoire dangereux et poursuivis par une meute de chasseurs d’esclaves, haineux et avides de récompenses, conduit par une vague carte écrite en vers cryptiques les menant vers le chemin de fer clandestin. Cet Underground Railroad a été le premier mouvement interracial américain. Son histoire, souvent méconnue, est une histoire de souffrance, d’asservissement, mais surtout de courage. Et c’est ce que nous raconte cette sublime série.

Dans ce périlleux thriller d’évasion au casting remarquable, apparaissent des personnages très divers et reflétant la complexité et les paradoxes de l’humanité. Certains totalement fictifs et d’autres bien ancrés dans l’histoire américaine… esclavagistes, chasseurs, abolitionnistes blancs et noirs, personnages au double jeu. Je mentionnerai, bien évidemment, Harriet Tubman interprétée par la fantastique Aisha Hinds, celle que l’on surnommait la Moïse noire, qui apparait dans les dernières secondes du dernier épisode de la première saison pour être un personnage clé de la seconde. Elle est sans doute la plus connue des chefs de réseau de l’Underground Railroad. Pendant une dizaine d’années, portée notamment par sa foi en Dieu, elle fait 19 voyages dans le Sud et escorte plus de 300 esclaves vers la liberté, vers les États libres ou le Canada. Et, comme l’a fièrement précisé l’abolitionniste noir américain Frederick Douglass, que l’on retrouve ici sous les traits de John Legend himself, pendant tous ses voyages elle n’a jamais perdu un seul passager « never lost a single passenger ». À noter, d’ailleurs, l’épisode 6 de cette saison 2, totalement différent du reste de la série, uniquement consacré à un monologue de Tubman racontant son histoire et sa mission à un groupe soutenant la cause. Un épisode exceptionnel où Aisha Hinds éblouit de charisme ! Dans ces personnages historiques racontés dans la série, on citera enfin la terrifiante Patty Cannon, incarnée par Sadie Stratton. Introduite à la fin de la saison 1, cette commerçante d’esclaves est également la co-leader du Gang Cannon-Johnson du Maryland-Delaware, connue pour ses kidnappings de noirs dans le but de les vendre en tant qu’esclaves.

Underground est imprégnée de tension, de suspense, avec une dose d’action particulièrement forte qui en fait une série vraiment captivante. Mais elle nous entraine au-delà, car c’est aussi la vie des esclaves afro-américains dans le Sud des États-Unis avant la guerre qui nous est raconté. La brutalité d’une existence qui les traite comme des biens, et le système des classes chez les prisonniers eux-mêmes, les esclaves domestiques étant séparés de ceux qui sont menés sur le terrain et les tensions qui opposent les groupes pour les empêcher de se rassembler en rébellion. Et puis, Underground traite des politiques sociales de l’esclavage et du racisme culturel. Avec la deuxième saison cette réflexion de fond s’amplifie et suscite un dialogue entre le passé et le présent. Underground nous permet alors de considérer les liens entre l’institution de l’esclavage et l’inégalité raciale contemporaine, une histoire qui ne cesse de s’écrire. Elle présente le chemin de fer clandestin comme un véritable mouvement social d’une manière qui trouve un écho profond encore aujourd’hui. Des scènes d’abolitionnistes blancs brandissant des pancartes lors d’un lynchage public rappellent les racines profondes de la culture de protestation, notamment américaine.« Nous sommes plus que trois, nous faisons partie d’un mouvement maintenant. On peut le faire », se diront l’une à l’autre deux femmes blanches abolitionnistes. À un autre moment, Georgia, propriétaire d’une auberge qui sert aussi de station secrète, dit à amies qui travaillent pour la cause que si elles parviennent à informer les gens du Nord de ce qui se passe réellement dans le Sud, elles pourront « inciter les gens bien à agir ». Mais un autre constat est fait : « Voir un problème ne suffit pas. Le système ne va nulle part. Nous devons trouver un moyen de le perturber. » Cette forme de brutalité, conjuguée au langage contemporain du « dérangement », met là aussi en évidence les parallèles entre le passé et le présent. C’est ainsi que l’équilibre entre l’histoire, la politique et le thriller télévisé est vraiment très réussi.

Mais l’une des premières choses que vous remarquerez concernant Underground, dès même la première image du premier épisode, c’est la musique ! Les chasseurs d’esclaves pourchassent un homme dans les bois en l’accompagnant d’une musique hip-hop – sa respiration imite volontairement le rythme. Tout au long de la série, la musique joue un rôle primordial dans la mise en place du ton général, et dans la mise en place du rythme. Et le parti-pris, qui peut s’avérer surprenant, devient un coup de génie, en mélangeant les genres… On entend pas mal de morceaux du milieu Hip Hop et R’n’B tels que Kanye West pour “Black Skinhead”Beyonce et Kendrick Lamar sur “Freedom” et j’en passe. La B.O aurait pu se limiter à la crème de la musique urbaine noire américaine, mais ce n’est pas le cas, le tour de force de cette sélection, c’est d’y mélanger également de l’électro, du rock et des gospels. Des artistes tels que Rag’n’Bone manIbeyi et même la France est représentée, avec La femme et Blacko en duo avec Joeystarr. En petit bonus, les acteurs se prêtent également au jeu avec notamment l’excellente Amira Vahn qui joue Ernestine, la mère de Rosalee, l’héroïne de notre histoire, qui interprète plusieurs chansons directement à l’intérieur de son rôle… tout ça, bien évidemment, suscitant une fois de plus, et autrement, ce rapport entre passé et présent. Alors, ce choix prend tout son sens quand on sait que John Legend et sa société de production sont les producteurs exécutifs de la série – ils supervisent la partition, la bande sonore et tous les aspects musicaux d’Underground. Il a également apporté sa touche personnelle, avec le titre « America », où il établit une connexion entre ce sombre chapitre de l’histoire des afro-américains, et leurs vies, aujourd’hui, dans l’Amérique de Donald Trump. À 38 ans, l’artiste est une figure emblématique des mouvements de reconnaissance des droits civiques des Afro-Américains. Un engagement qui l’a poussé à se lancer dans cette série. « Beaucoup de jeunes ne connaissent pas cette période,rapporte-t-il. Connaître son histoire permet de mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui. »

Une série déconseillée aux moins de 10 ans en diffusion télé, mais vivement conseillée pour tous les autres !

Retrouvez ici la totalité de la BO des deux saisons

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Cinéma, culture, sport, spiritualité, société… Autant de sujets de prédilection du blog de Jean-Luc Gadreau, ArtSpi’in. Jean-Luc Gadreau est pasteur, auteur, mais aussi attaché de presse du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

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