Réflexion

La Turquie s’éloigne de l’Europe

Les ambitions néo-ottomanes du président Erdogan défient l’Occident.

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Publié le 17 août 2020

Auteur : Thomas Ferenczi

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Il y a quinze ans, lorsque se sont ouvertes à Bruxelles les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, les relations entre les Européens et les Turcs étaient confiantes, voire amicales. Même si une partie de l’opinion y était hostile, la perspective d’une entrée de la Turquie dans l’UE ne paraissait pas saugrenue à la plupart des partis politiques, de droite comme de gauche. Tant à Bruxelles qu’à Ankara, l’idée d’associer le pays d’Atatürk, membre de l’OTAN depuis 1952 et allié fidèle du monde occidental, au projet européen allait presque de soi.

La présence de la Turquie et de ses 80 millions d’habitants mettrait l’Europe, pensait-on, en position de force sur la scène internationale et faciliterait ses relations avec le monde musulman. L’UE, disait-on, avait tout à gagner à cet élargissement. A ceux qui refusaient d’accueillir une nation qu’ils jugeaient étrangère à l’histoire et aux valeurs de l’Europe, on faisait valoir que la Turquie avait commencé à changer et qu’elle se rapprochait à grands pas des démocraties occidentales.

La reconversion de Sainte-Sophie

Rares sont aujourd’hui en Europe les défenseurs d’une adhésion turque. Au temps des embrassades a succédé celui des colères froides et des récriminations réciproques. La Turquie s’est éloignée de l’Europe, sous l’impulsion de son président, Recep Tayyip Erdogan, passé d’un islamisme modéré compatible avec le projet européen à un radicalisme religieux qui ne cesse de s’exacerber. Quelle que soit la part des Européens dans la détérioration des relations entre l’UE et Ankara, la rupture est venue, pour l’essentiel, de la Turquie et de sa volonté de se détourner de l’Occident.

La reconversion en mosquée de la basilique Sainte-Sophie d’Istanbul, devenue un musée en 1935 après la chute de l’empire ottoman et l’avènement de Mustafa Kemal, est un symbole éclatant de la guerre idéologique engagée par son lointain successeur. Elle a pour Recep Tayyip Erdogan un parfum de revanche. Nostalgique du vieil empire des sultans, le président turc a qualifié le retour du culte musulman de « nouvelle conquête », comme si la Turquie, par ce geste emblématique, lançait aux Européens un nouveau défi, par-delà la défaite ottomane, par-delà les traumatismes des traités de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923).

Toutefois le révisionnisme du président Erdogan ne concerne pas seulement l’affectation de la cathédrale Sainte-Sophie. Il entraîne aussi – ce qui est plus inquiétant – une tentation expansionniste à l’extérieur et, à l’intérieur, un net recul de la démocratie. On comprend que l’UE se préoccupe de ces dérives, qu’elle perçoit comme autant de provocations.

De la Syrie à la Libye

Hors de ses frontières, la Turquie s’est lancée dans une vaste offensive qui l’a conduite à intervenir militairement en Syrie et en Libye, deux des principaux points chauds du Moyen-Orient, et à tenter d’accroître son influence dans son environnement régional, au risque d’entrer en conflit avec ses alliés occidentaux. En même temps, Ankara s’en prend ouvertement à deux Etats membres de l’UE – Chypre et la Grèce – en pratiquant des forages gaziers dans leurs eaux territoriales, avec l’appui de sa marine. La nouvelle politique méditerranéenne du président turc remet en cause l’ordre hérité de la première guerre mondiale, dont l’Europe est partie prenante.

Au défi diplomatique s’ajoute, en Turquie même, un défi politique. Le régime s’est durci à mesure que le président Erdogan consolidait son pouvoir. Il s’est peu à peu écarté des normes européennes, qui sont au cœur des négociations d’adhésion. Le dernier rapport de la Commission européenne est particulièrement sévère pour Ankara. Il estime que les engagements pris par le gouvernement turc n’ont pas été tenus dans le domaine des libertés publiques et de l’Etat de droit. Il met notamment en cause le fonctionnement de la justice, dont l’indépendance n’est pas garantie, et celui du Parlement, dont les pouvoirs ont été abaissés.

Les droits fondamentaux ne sont pas respectés, dit encore le rapport, les agents des services publics, à commencer par les juges, sont victimes de sanctions arbitraires et les acteurs de la société civile mis dans l’incapacité d’agir. Les élections ne sont pas équitables. Bref, la Turquie a quitté le chemin de la démocratie et du même coup celui de l’Union européenne, dont elle bafoue les principes essentiels. La promesse d’adhésion, qui avait dans un premier temps contribué à démocratiser le régime, a perdu son efficacité. Aux Européens de trouver d’autres moyens pour répondre aux menaces d’Ankara.

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Thomas Ferenczi a suivi pendant plusieurs années pour le journal Le Monde, comme correspondant à Bruxelles, l’activité de l’Union européenne. De retour en France, il continue de s’intéresser à la construction de l’Europe et au développement de « l’esprit européen ».

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