Ukraine-Russie

Ukraine : 1000 ans de christianisme

Vaste pays aux frontières changeantes au cours des siècles, l’Ukraine est à l’origine de la conversion de la Russie au christianisme, en 988.

Un contenu proposé par Paroles Protestantes - Paris

Publié le 5 mai 2022

Auteur : Anne-Marie Balenbois

Un peu plus d’un millénaire d’histoire commune et de nombreux soubresauts jusqu’à la tragédie de ces derniers mois.

Bien avant Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky, il y a eu le prince Vladimir de Kiev, à l’origine des États russe et ukrainien. C’est ce Vladimir-là qui a senti la nécessité d’abandonner le paganisme pour se convertir au christianisme en 988. Il décide d’abord d’envoyer des ambassadeurs en Europe : « Allez voir chez les Bulgares, chez les Allemands, chez les Grecs, et dites-moi comment ces gens-là font la fête à leur Dieu ». La réponse est claire et nette. Déçus par l’islam chez les Bulgares et l’Église romaine chez les Allemands, les envoyés sont éblouis par les rites grecs dans la somptueuse basilique de Sainte-Sophie, à Constantinople : « nous avons été conviés à leur culte divin : alors, nous ne savions plus si nous étions au ciel ou sur terre. Nulle part au monde il n’existe pareille splendeur et pareille beauté. […]. C’est là que Dieu demeure avec les hommes ».

Baptême dans le fleuve

Cette histoire de conversion, telle qu’elle est racontée dans une chronique postérieure de 130 ans à l’événement, est un peu trop belle pour refléter exactement la vérité. Sans nier l’évidente séduction qu’a dû exercer un office religieux à Sainte-Sophie, il suffit de regarder une carte pour constater que le Dniepr, le fleuve qui coule à Kiev, se jette dans la mer Noire, qui elle-même débouche sur le verrou de Constantinople. Vladimir a tout intérêt à se convertir au christianisme grec pour le développement de sa jeune principauté. Il fait convertir à sa suite le peuple qui n’a pas eu trop le choix. C’est dans le Dniepr que toute la population de la ville va s’immerger pour recevoir le baptême, la veille de la Pentecôte 988, les prêtres sur les berges récitant les prières.

Cette christianisation forcée ne pouvait présager de l’avenir : aujourd’hui encore, Ukrainiens et Russes orthodoxes sont restés en grande majorité croyants et pratiquants. D’abord assurée par des prêtres grecs, l’évangélisation est ensuite soutenue par un apport des clergés tchèque et bulgare puis autochtone. Elle se répand dans tout le pays sous l’autorité du patriarcat de Constantinople et en slavon.

Slavon, vieux russe et ukrainien

Tous les Slaves partagent à l’origine une langue commune, sous forme écrite grâce à la création de l’alphabet glagolitique puis cyrillique (dû à l’évangélisation de Cyrille et Méthode au IXe siècle). Elle s’appelle le slavon, aujourd’hui encore langue liturgique utilisée dans certains monastères et églises. Chez les Slaves orientaux, qui ont donné naissance aux Ukrainiens, aux Russes et aux Biélorussiens, le slavon a évolué en « vieux russe », tronc commun qui a lui-même évolué pour aboutir aux langues modernes, dont l’ukrainien.

Des Vikings aux tsars

Le prince Vladimir est la quatrième génération de Varègues, cousins vikings de ceux qui ont envahi, à peu près à la même époque, les îles Britanniques, la Normandie ou l’Islande. Venus de la côte orientale de la Suède, on les appelle Varègues, mais eux-mêmes se donnent le nom de Rous, ce qui donnera le mot Russie un peu plus tard. La dynastie de Vladimir a régné à Kiev puis Moscou jusqu’en 1598. C’est donc en Ukraine qu’est née la Russie, qui a aujourd’hui beaucoup de mal à considérer cet État indépendant autrement qu’en province sous sa dépendance. Kiev n’est pas restée très longtemps capitale de la Rous. En 1240, la ville est entièrement ravagée lors de l’invasion mongole ; cette catastrophe facilite l’émergence de la Moscovie qui prend son essor progressivement. Religieusement  aussi, l’Église russe cherche à devenir autocéphale, c’est-à-dire indépendante. Après la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, Moscou se proclame la « Troisième Rome ». Si les Églises orthodoxes gardent des liens les unes avec les autres, elles développent leurs singularités.

Il est cependant une filiation que l’on repère de loin : à la suite de l’empereur romain au rôle religieux important, le basileus byzantin a tenté, jusqu’au bout, de maintenir son autorité sur son Église. Les princes de Kiev, devenus princes de la Moscovie, se veulent les héritiers directs des empereurs ; il prennent le titre de tsar (forgé sur le mot de césar) et pèsent de tout leur poids sur le clergé de leur pays. La mainmise de l’État sur l’Église n’a jamais cessé, et tout autonome soit-il en théorie, le clergé orthodoxe russe a toujours eu le plus grand mal à s’affranchir du tsar autrefois, du président Poutine aujourd’hui.

Deux patriarcats, une foi

Cette question si importante de l’indépendance du clergé s’est posée en Ukraine au moment de la naissance du pays en 1991. Aussitôt un Synode a proclamé à Kiev un patriarcat indépendant de celui de Moscou, qui s’y est opposé et a maintenu sa présence. Nombreux sont ceux qui pensent que l’actuel patriarche russe Kirill pourrait parler avec le président Poutine pour l’amener à assouplir ses positions ; c’est un des rares à pouvoir le faire. Mais c’est peut-être justement parce que le patriarche est soumis à l’État qu’il peut garder sa position éminente. La période soviétique, qui prêchait un athéisme d’État, a laissé subsister un clergé officiel soumis et sous contrôle étroit. Le soutien de Kirill à l’invasion en Ukraine s’inscrit dans cette tradition de dépendance de l’Église.

Résistance

Le rappel de tous ces faits historiques doit être contrebalancé par le très grand courage dont font maintenant preuve, non seulement les Ukrainiens mais aussi de nombreux Russes en désaccord avec leur gouvernement. Aujourd’hui encore, on estime que 20 % des Russes ont gardé des liens familiaux en Ukraine et les moyens de s’informer objectivement. Des militaires russes refusent de tirer ou sabordent leurs missions. 280 prêtres russes ont signé le 7 mars dernier une pétition pour appeler à la paix et s’indigner d’une guerre fratricide ; ils sont les héritiers du clergé clandestin de la période soviétique, qui risquait sa liberté ou sa vie quand il restait au pays. Avec des frontières qui n’ont cessé de bouger au gré des invasions surtout polonaise et autrichienne à l’Ouest et tatare ou mongole à l’Est, l’Ukraine est devenue le plus grand pays d’Europe, à l’ouest du géant russe dont les frontières asiatiques s’arrêtent à l’océan Pacifique. Parlant des langues de la même famille, habités par des populations issues de la même origine slave et pratiquant la même religion, l’Ukraine et la Russie sont définitivement des pays frères. Distincts, mais frères.

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