On peut se demander si le protestantisme n’a pas jeté le bébé avec l’eau du bain et s’il ne serait pas possible de réintégrer une certaine compréhension du carême au sein d’une théologie de la grâce. Dans l’année liturgique, le premier dimanche du carême propose de méditer sur le texte de la tentation du Christ.


Les trois épreuves du Christ

Avant d’entrer dans le récit de la tentation, nous pouvons relever qu’il se situe juste après le baptême de Jésus. Lors de ce baptême, une voix est descendue du ciel disant : « Tu es mon fils bien-aimé, objet de mon affection[1]. » C’est au moment où il endosse le plus complètement son humanité en étant plongé dans les eaux du baptême que Jésus est déclaré fils de Dieu. Cette théophanie est une déclaration sur sa personne. Que va-t-il faire de cette vocation reçue ? Quel type de filialité, de messianité, va-t-il endosser ? Le récit qui suit le baptême évoque la tentation de Jésus, il est la réponse à ces questions.

Pendant quarante jours, Jésus a été tenté par le diable. Le mot diable signifie le diviseur, celui qui veut séparer le Fils de son Père, le Christ de sa mission. Il va le faire à l’aide de trois tentations qui récapitulent trois puissances.

La première épreuve est celle du matérialisme : Transforme ces pierres en pain ! C’est la tentation de la consommation et de l’accumulation qui fait croire que le but de la vie est de profiter au maximum des richesses qui sont à notre disposition.

La deuxième épreuve est celle du pouvoir : Je t’offre la domination sur toutes les nations, dit le diable. C’est la tentation de la puissance, la jouissance de s’élever au-dessus des autres pour leur commander nos décisions.

La troisième épreuve est celle de la séduction : Jette-toi du haut du temple afin que des anges te portent et que tous t’admirent. C’est la tentation de vivre par le regard des autres, être vu, reconnu, admiré, ce qui est le désir secret de celui qui ne sait pas qui il est.

En résistant à ces tentations, l’évangile présente un Christ dont la messianité se déploie dans les catégories de l’humilité et de la non-puissance et non dans celles de la domination et du pouvoir.

Gardons-nous de croire que ces tentations sont spécifiques à Jésus. Si elles se trouvent dans les évangiles, c’est qu’elles ont une dimension universelle. Pour la richesse, le pouvoir ou la séduction, nous avons vu des hommes renoncer à leurs valeurs les plus chères et trahir leurs idéaux les plus nobles. Ces autorités sont présentées comme étant diaboliques car elles ont un pouvoir, c’est pourquoi nous sommes invités à les affronter sur le lieu de la spiritualité. Le carême est le temps particulier dans lequel nous nous souvenons du combat que nous devons mener contre les tentations diaboliques qui nous menacent.

[1] Lc 3.22.


Le désert comme lieu du combat

Pour tenter Jésus, le diable l’a conduit au désert. Le carême comme temps peut être associé à ce lieu. Au désert, il n’y a pas d’automobile pour abolir les distances, pas de télévision pour perdre son temps, pas d’ordinateur pour s’abîmer dans le travail, pas de football pour se distraire, pas de café pour se retrouver entre amis. Les rapports sociaux et culturels n’existent plus, l’humain est nu, dépouillé, conduit à la solitude. Fondamentalement, le désert est un lieu de vérité où les masques tombent et où je peux identifier les vraies tentations qui me menacent.

Un homme a appris qu’un maître spirituel vivait dans une cabane au fond d’une forêt. Il décide d’aller le visiter. Le sage a disposé devant lui une cuvette avec de l’eau boueuse. Il mélange l’eau et demande à son interlocuteur de regarder dans la cuvette. L’homme ne voit qu’une eau sale. Ensuite les deux hommes restent en silence l’un en face de l’autre pendant plusieurs heures, puis le sage redemande à l’homme de regarder dans la cuvette. La boue s’est déposée et l’eau est devenue limpide. Elle fait miroir et l’homme voit son visage dans la cuvette. Le sage lui dit alors : « Apprends à réserver des moments de silence et de désert et tu pourras voir les choses telles qu’elles sont. »

Le carême est un chemin de lucidité afin de voir les choses telles qu’elles sont et d’identifier les vrais combats de notre foi.


Le carême comme temps de libération

Afin de mener le combat, la première chose à faire est de nommer la tentation qui nous menace. Elle sera différente pour chacun en fonction de son histoire, de sa psychologie et de ses dons. Le devoir de lucidité nous appelle à énoncer les tentations qui nous menacent, particulièrement dans les domaines de notre rapport à l’argent, au pouvoir et à la séduction.

Le second temps consiste à refuser toute compromission avec le tentateur, et à être d’autant plus ferme dans notre opposition que nous sommes séduits. Les pères qui vivaient dans des cellules individuelles ont utilisé l’image suivante : « Si un serpent cherche à entrer dans ta cellule, lorsque seule la tête paraît, il n’est pas difficile de l’écraser avec ton talon ; mais si tu as laissé entrer le serpent tout entier, le combat sera redoutable. »

Le troisième temps nous invite à cultiver les antidotes à ces autorités que nous trouvons dans les trois vœux monastiques de la pauvreté, de l’obéissance et de la chasteté que nous pouvons interpréter dans le cadre de notre condition laïque. Contre la tentation de la richesse, nous sommes invités à vivre le partage et la sobriété dans un monde qui vit sous l’idolâtrie de la consommation. Contre la tentation du pouvoir, nous pouvons nous inscrire dans l’obéissance à un évangile qui conduit au service du prochain. Et contre la tentation de la séduction, nous sommes appelés à mettre de la pudeur et de la discrétion dans la relation avec nos prochains

L’enjeu est ni plus ni moins celui de notre liberté chrétienne. Il ne suffit pas de se déclarer libre, il faut encore se libérer des autorités qui nous menacent. Pour mener ce combat, nous n’aurons pas trop des quarante jours qui nous séparent de la grande libération de la résurrection.

 


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