Nous avons fait de la croix un bijou alors que, jusqu’à la fin du quatrième siècle, elle ne se représentait pas, car elle évoquait un instrument de torture. Qui aujourd’hui aurait l’idée de porter une guillotine en pendentif  ?

En faisant de la croix le symbole des chrétiens, nous avons édulcoré son caractère choquant. Aujourd’hui l’expression Christ crucifié ne choque personne alors qu’elle était absolument inaudible au temps de Jésus. Il suffit de nous souvenir de l’évangile de Luc. Après que Jésus a annoncé sa passion : « Les disciples ne comprenaient pas cette parole ; elle était voilée pour eux, afin qu’ils n’en saisissent pas le sens[1]. »

Le mot Christ et le mot croix sont pour les disciples comme l’eau et le feu, ils peuvent se considérer séparément, mais jamais être associés. Le mot Christ signifie le messie de Dieu, le béni de Dieu, le chéri de Dieu, alors que la croix représente ce qu’il y a de plus ignoble. Parler de Christ crucifié est un oxymore, une contradiction dans les termes ; c’est comme parler d’une lumière ténébreuse ou d’une souffrance délicieuse.

Pourtant, Jésus a été crucifié, et par la résurrection, les disciples ont été convaincus qu’il était Christ. Il a fallu donner un sens à ce qui relevait de l’impensable. Le Nouveau Testament propose trois pistes pour dépasser cette contradiction.

[1] Lc 9.45.


L’interprétation théologique : La croix annonce le don de Dieu

L’épître aux Romains dit à propos de Jésus : « Lorsque nous étions encore sans force, le Christ, en son temps, est mort pour des impies. À peine mourrait-on pour un juste ; peut-être quelqu’un aurait-il le courage de mourir pour un homme bon. Or voici comment Dieu, lui, met en évidence son amour pour nous : le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs[1]. » La croix est le jusqu’au bout de l’amour de Dieu.

Lorsque nous relisons l’histoire de la relation de Dieu avec le monde, elle peut se dérouler en quatre temps.

  • Dieu est créateur. Il aurait pu décider de rester dans son ciel entouré des anges, Il a fait le choix de créer le monde.
  • Dieu s’engage dans sa création, il appelle l’humain à une relation d’alliance avec lui.
  • Dieu s’est fait homme en Jésus de Nazareth en qui la parole s’est faire chair.
  • Jésus est mort sur la croix qui est le jusqu’au bout de l’abaissement de Dieu qui se donne entièrement au monde.

Lorsque la question est posée de savoir pourquoi, et pour quoi, Dieu a fait cela, les Écritures n’ont qu’une réponse : par amour, parce que Dieu est amour. Selon cette interprétation, la croix est l’offrande d’un Dieu qui ne veut plus être appréhendé dans le registre de la puissance, mais uniquement dans celui de l’amour. À partir de la croix, toute compréhension de Dieu qui ne s’inscrirait pas d’abord dans le registre de l’amour et du don n’est pas fidèle à la révélation des Écritures.

[1] Rm 5.6-8.


L’interprétation sacrificielle : La croix parle du pardon de Dieu

L’interprétation de la mort de Jésus la plus connue est dans le registre du sacrificiel. Par son sacrifice, le Christ ouvre les portes du pardon.

Le livre du Nouveau Testament qui a le plus développé cette lecture est l’épître aux Hébreux qui interprète la croix à partir des lunettes du sacrifice de la fête de Kippour, le jour du grand pardon.

La fête du Yom Kippour est intimement liée à celle qui la précède de dix jours, Roch Hachana. La tradition considère que ce jour qui est le premier de l’année, Dieu pèse les actions commises pendant l’année écoulée et décide du sort de chacun. Après cette période de dix jours, à kippour, le grand prêtre offre un sacrifice d’expiation et Dieu descend symboliquement de son trône de justice pour prendre place sur celui de la miséricorde.

Pour que le sacrifice qui ouvre les portes de la miséricorde soit opératoire, il faut que le sacrifiant soit en état de pureté, et que l’animal sacrifié, soit pur et parfait. L’auteur de l’épître aux Hébreux explique que la croix représente le sacrifice parfait puisque Jésus est à la fois le grand prêtre sans péché et l’animal sans tache. Étant parfait, le sacrifice n’a pas besoin d’être renouvelé et il peut opérer une rédemption éternelle.[1] L’auteur de l’épître aux Hébreux investit le champ du sacrifice pour annoncer que la mort du Christ représente la fin des sacrifices. Depuis cette mort, Dieu a définitivement quitté le trône du jugement pour ne plus siéger que sur celui de la miséricorde.

[1] Hé 9.11-12.


L’interprétation éthique : la croix opère un renversement des valeurs

Dans la logique de notre monde, pour vaincre, il faut être plus fort que ses adversaires. La croix inverse cette logique en affirmant que c’est par la faiblesse que Dieu a manifesté sa divinité. Un hymne de l’épître aux Colossiens dit : « Il a dépouillé les principautés et les pouvoirs, et les a publiquement livrés en spectacle, en triomphant d’eux par la croix[1]. » La croix qui devait être la victoire des ennemis de Dieu est leur défaite. Dieu est vainqueur en se laissant dépouiller. Ce principe est développé dans le renversement des valeurs qui traverse les évangiles : le maître est celui qui sert, le plus grand est le plus petit, le dernier est le premier, la pierre qui a été rejetée est devenue celle de l’angle.

La croix se présente comme un principe éthique qui nous invite à convertir notre regard. Comme l’a écrit Dietrich Bonhoeffer : « Cela reste une expérience d’une incomparable valeur que nous avons appris à voir les grands événements de l’histoire du monde à partir d’en bas, de la perspective des exclus, des suspects, des maltraités, des sans-pouvoirs, des opprimés, des bafoués. »

Il ne s’agit pas pour l’Église de se complaire dans sa petitesse, mais d’entendre que sa fidélité au Christ l’invite à changer son regard pour voir le monde à partir des lunettes de la croix, du Dieu qui est sauveur en se laissant crucifier et qui préfère mourir pour ses ennemis plutôt que de les anéantir.

[1] Col 2.15.



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