Changer de paradigme… plus facile à dire qu'à faire
ENVIRONNEMENT

Changer de paradigme… plus facile à dire qu’à faire

Risque climatique et épuisement des ressources naturelles, imposent, on le dit souvent, de « changer de paradigme ». Une formule à la mode ?

Un contenu proposé par Tendances, Espérance

Publié le 10 février 2020

Auteur : Frédéric de Coninck

Le changement climatique et l’épuisement des ressources naturelles, imposent, on le dit souvent, de « changer de paradigme ». La formule est plaisante. Elle est sans doute juste. Mais si on creuse un peu ce qu’elle renferme, on s’aperçoit qu’elle renvoie à des problèmes plutôt ardus que l’on a tendance à sous-estimer, en parlant de « paradigme » comme s’il s’agissait de quelque chose de facile à déplacer.

Thomas Kuhn et les paradigmes

Le mot de « paradigme » et l’idée de « changement de paradigme » sont devenus à la mode, suite aux travaux de Thomas Kuhn sur les grandes ruptures qui ont marqué l’histoire des sciences (notamment l’ouvrage : La structure des révolutions scientifiques, paru en 1962). Et quand on utilise de manière rapide, et un peu légère, le mot de paradigme, on oublie de dire que, pour Kuhn, les changements de paradigme étaient rares, difficiles et plutôt dramatiques. Le « drame », cela dit, était circonscrit à l’histoire des sciences, puisque tel était le domaine sur lequel il travaillait. Mais les difficultés qu’il a pointées ont une portée bien plus générale que la seule connaissance scientifique.

Mais commençons par la « science normale », pour parler comme Kuhn, c’est à dire la manière scientifique de voir les choses à une époque donnée. Kuhn tire de l’observation du passé l’affirmation qu’elle résiste, autant qu’elle peut, à l’émergence d’une autre vision de la nature. Au fur et à mesure que les constats dissonants se multiplient, elle ressemble de plus en plus à une machine que l’on essaye désespérément de réparer, en changeant telle ou telle pièce, avant que le tout ne tombe en panne. Puis un nouveau paradigme émerge, qui est autre chose qu’un rafistolage. Il est, en fait, incompatible avec l’ancien. C’est pourquoi Kuhn parle de révolution scientifique. Le nouveau paradigme rend compte d’une manière simple des ex-faits dissonants, bien sûr. Mais il va plus loin : il crée ses propres faits, ses propres expériences. Il n’est pas une amélioration du paradigme précédent. Il transporte dans un autre monde. Kuhn dit que les deux approches sont incommensurables, au sens qu’elles construisent, chacune, leurs mesures.

Dans la deuxième édition du livre (1970), il a tenté de faire évoluer un peu son vocabulaire. Il est vrai que, dans le langage usuel, un paradigme est plutôt un exemple. Du coup Kuhn a proposé de réserver le mot de paradigme aux expériences fondatrices qui soutiennent une période scientifique donnée : le catalogue d’exemples que tout bon étudiant doit apprendre, les expériences qu’il doit savoir mener à bien, etc. Mais le mot de paradigme lui a échappé et, dès lors, il a plutôt été utilisé dans le sens qu’il lui avait donné en 1962. Cela dit, retenons l’idée qu’une vision du monde s’appuie sur un catalogue de cas types qui structurent son raisonnement bien plus qu’elle ne l’imagine.

Les paradigmes dans la vie sociale

Est-il pertinent d’étendre cette réflexion sur les paradigmes en dehors du champ scientifique ? Oui : la plupart des tentatives dans ce sens ont été plutôt convaincantes. On a ainsi mis en évidence que les pratiques de tout un chacun ne s’appuient pas seulement sur des ressorts moraux, mais qu’elles se construisent à partir d’une certaine vision du monde, de certaines manières de donner de la valeur à des éléments donnés. On mesure (formellement ou informellement) beaucoup de choses dans la vie de tous les jours et on agit sur la base de ces mesures. On va considérer qu’une manière de faire est « efficace », qu’un choix est « le meilleur », qu’un achat est « économique », qu’une innovation est « un progrès », sur la base de critères en partie conventionnels, qui renvoient les uns aux autres, qui se soutiennent les uns les autres, tout comme la « science normale » construit les faits qui soutiennent sa théorie. Et si des constats dissonants apparaissent, on commence (comme dans le cas de la science) par les évaluer à l’aune des critères habituels ce qui, dans un premier temps, les disqualifie.

Et il est vrai que le changement social consiste souvent à remettre en question la manière dont on évaluait une pratique auparavant. Mais c’est là quelque chose d’aussi difficile que de contester la « science normale » d’une époque donnée.

Les enjeux environnementaux ne cessent de remettre en cause notre manière de mesurer et d’évaluer nos pratiques

Illustration actuelle : dès qu’on s’intéresse à la manière dont une pratique donnée pourrait ou devrait changer, pour tenir compte des défis environnementaux, on se heurte pratiquement systématiquement au fait que la pratique existante est soutenue par tout un réseau de mesures et d’autres pratiques qui la légitiment.

Prenons quelques exemples (plutôt ponctuels) pour faire comprendre ce que je veux dire :

1 Utiliser une bicyclette pour aller quelque part est, presque toujours, « moins rapide » et « moins pratique » que de prendre sa voiture. Mais c’est surtout autre chose. Pour que cela redevienne facile d’usage il faut organiser toute une série de choses différemment (comment s’habiller, comment faire des courses, comment pédaler sans se fatiguer, comment enchaîner ses activités, etc.). Et la tension sur le temps qui conduit à prendre sa voiture fait partie du problème. Est-on certain que de bourrer ses journées à ras bord est une bonne manière d’avoir une vie intéressante ? Et est-il intelligent d’aller à la salle de sport en descendant de sa voiture ?

2 Faire de la cuisine végétarienne (chose que je fais plus souvent qu’autrefois, sans être devenu végétarien) ne veut pas dire supprimer la viande d’un plat donné. C’est une cuisine qui a sa propre logique, son propre équilibre des saveurs et des textures et qui obéit à d’autres règles. A la base, d’ailleurs, c’est une cuisine qui est pas mal moins chère et qui permet d’accepter des aliments de base biologiques réputés, par ailleurs, « trop chers ».

3 Essayer d’utiliser moins souvent sa voiture conduit à s’organiser de manière complètement différente. Soit on organise un co-voiturage, soit on chaîne train et voiture de location, soit on fait un trajet différent. Pour le coup, cela revient souvent moins cher que d’utiliser sa propre voiture (ou d’être seul dedans), à condition que l’on ait une exacte représentation de ce que coûte une voiture. Beaucoup de personnes oublient le prix d’achat, d’entretien et d’assurance d’une voiture quand ils calculent le prix d’un déplacement. Seul le prix du carburant est visible.
Par ailleurs, l’aménagement des périphéries urbaines a été conçu en partant de l’hypothèse que tout le monde utilisait une voiture individuelle. Dans un premier temps il est donc « plus compliqué » de penser et d’agir différemment.

L’usage des pesticides, cas d’école

Le débat sur les pesticides est tout à fait typique, à ce propos. Ceux qui en défendent l’usage disent qu’il n’y a pas « d’autre alternative » ou que « c’est une source d’économie importante ». En face, ceux qui veulent les interdire parlent des risques en terme de santé publique et d’épuisement progressif des sols. En fait, des alternatives à la plupart des pesticides existent. Mais tout dépend du référentiel que l’on utilise pour prendre ses décisions.

On est dans un domaine où, typiquement, les faits dissonants se multiplient. Mais ils n’ont pas encore conduit à un changement de paradigme. Commentant brièvement l’échec des plants Ecophyto (censés réduire l’usage des pesticides et qui n’ont pas réussi à enrayer l’augmentation de cet usage) la Cour des Comptes a souligné, récemment, un état de fait qui montre bien ce qui se passe quand les faits dissonants prolifèrent.

Citons un extrait du référé de la Cour des Comptes : « Le nombre et la diversité des acteurs impliqués, l’insuffisante articulation du plan Écophyto avec :

  • plus d’une dizaine d’autres instruments de programmation portant des mesures relatives aux pesticides : Programme national de développement agricole et rural (PNDAR), Plan national santé au travail (PNST), Stratégie nationale pour la biodiversité (SNB), Programme national santé environnement(PNSE), Plan biodiversité, Programme Ambition Bio, Plan Chlordécone, Grand plan d’investissement (GPI), Plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques (PREPA)),
  • la diversité des sources de financement : (Prélèvement sur la redevance pour pollutions diffuses, crédits budgétaires de l’État issus de plusieurs missions et programmes, crédits européens du Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER) dont la gestion est confiée aux régions, collectivités territoriales, agences de l’eau, co-financements par les porteurs de projets)
  • et la généralisation des co-financement sous appels à projets ont conduit à développer une gestion administrative et financière si complexe qu’elle peut neutraliser les effets de l’impulsion nationale et, plus récemment, des initiatives régionales ».

On doit se pincer pour se convaincre que l’on ne rêve pas, en lisant la description d’un tel méli-mélo ! Ce que l’on perçoit est, qu’en ordre dispersé, on essaye d’agir à droite et à gauche. La multiplication des appels à projets montre, par ailleurs, que les acteurs publics considèrent encore que l’on se situe dans le cadre de projets expérimentaux. En gros, une agriculture économe en pesticides n’est pas la politique centrale mise en œuvre : cela reste l’affaire d’acteurs motivés qui vont à contre-courant.

Pour l’instant, « l’agriculture normale » continue à s’adosser à ses outils de mesure standards. Et un multitude d’acteurs raisonnent avec ces outils-là, aussi bien dans le public que dans le privé. Il faut, dès lors, être militant pour agir contre la pente qui va vers toujours plus d’intrans.

Des changements de paradigmes qui ne se feront que sous la contrainte

En fait, ce que l’on sait parfaitement, en psychologie sociale, est qu’un changement aussi profond qu’un changement de paradigme est la dernière option à laquelle des acteurs sociaux se résoudront. Cela s’apparente à une conversion, une remise en question si profonde qu’elle marque un avant et un après. D’un point de vue étymologique c’est, d’ailleurs, le sens du mot grec metanoia (que l’on traduit dans le Nouveau Testament, par conversion) : « changement de manière de raisonner ». Toutes les résistances de l’individu, des groupes sociaux et des acteurs influents sont arc-boutées pour éviter d’avoir à en passer par une révision qui remettrait autant de choses en cause.

Deux facteurs peuvent conduire à l’acceptation générale d’une nouvelle manière de considérer les choses : une crise majeure qui disqualifie l’ancien système ou la multiplication des groupes hétérodoxes qui finissent par rendre le système existant trop inconfortable.

Il est donc intéressant de raisonner en terme de paradigme, parce que cela souligne que le problème n’est pas seulement moral. C’est aussi un problème cognitif : c’est un mode de raisonnement qui est aveugle à tout un pan de la réalité.
Ou disons, pour suivre l’évangile, que l’aveuglement, même s’il est le fruit des intérêts égoïstes ou à court terme de tout un chacun, finit par avoir sa propre logique, son propre développement autonome.
Mais quand le référentiel s’écroule, il entraîne avec lui bien d’autres réalités que des exemples types, des raisonnements routiniers ou des évaluations biaisées. Il entraîne les convictions profondes qu’il contribuait à entretenir et la révision est souvent déchirante.

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