Crises de croissances
Réflexion

Crises de croissances

« Ce n’est pas la décroissance le problème, c’est le manque d’interrogations sur les conséquences du mode de croissance actuel ». Une réflexion du sociologue Frédéric de Coninck.

Un contenu proposé par Tendances, Espérance

Publié le 28 septembre 2020

Auteur : Frédéric de Coninck

J’ai souvent lu avec intérêt les éditos et les billets de Laurent Joffrin, lorsqu’il était directeur du journal Libération. Que j’aie été d’accord ou pas d’accord avec ce qu’il écrivait, il m’intéressait parce qu’il recherchait, de manière assez pragmatique, les marges d’action à disposition pour essayer de construire des modes de vivre ensemble plus satisfaisants.
J’ai, cela dit, toujours eu un point de désaccord avec lui : sa célébration de la croissance, qu’il pare de toutes les vertus (même s’il admet, sans l’ombre d’une hésitation, le sérieux des contraintes écologiques à prendre en compte).
Alors qu’il essaye, aujourd’hui, de monter un mouvement de concertation et de réflexion, il récidive, dans un entretien accordé à l’Obs. Je le cite : « Je ne pense pas que la décroissance de la production soit souhaitable ni même possible. Cela ferait baisser le pouvoir d’achat des classes populaires. Au lieu de 300 000 « gilets jaunes », on en aurait des millions. Pour moi, la question sociale est une condition de la question écologique. Ceux qui crient haro sur la croissance oublient que c’est cette croissance qui a financé les écoles, les services publics, les hôpitaux. On doit compter sur la science, l’intelligence humaine pour découpler production et pollution. Cela suppose un changement des modes de vie mais aussi un progrès des technologies ».

L’argument se tient, mais toutes les questions cachées que ces quelques lignes ignorent, me semblent parfaitement révélatrices des difficultés de la classe politique, et des intellectuels qui gravitent autour, pour changer de logiciel et aborder les questions différemment.

Ce n’est pas la décroissance le problème, c’est le manque d’interrogations sur les conséquences du mode de croissance actuel

Commençons par dire que la notion de dé-croissance ne me convient pas vraiment. Elle entraîne, en effet, trop vite, avec elle, toutes les ambiguïtés de la notion de croissance. La croissance est une sorte de vaste fourre-tout où l’on répertorie tous les échanges marchands entre les personnes, quel qu’en soit l’objet. Les dépenses publiques, pour leur part, sont assimilées, dans le calcul du PIB (et donc de la croissance) à des échanges quasi marchands, où les contribuables payent pour les services qu’ils reçoivent. Quelqu’un qui se livre à une activité bénévole, pour le compte des autres, ne contribue pas à la croissance mesurée. La croissance n’est donc qu’un chiffre. On peut très bien utiliser moins de matières premières, moins d’énergie et multiplier les services que l’on se rend, moyennant finance, les uns aux autres : cela engendrera, mathématiquement, de la croissance.

La croissance, on le voit, n’est qu’un mot qui peut recouvrir des réalités bien différentes. Donc, pour moi, l’idée n’est pas de suivre, à l’envers, le chemin qui a été suivi par le passé, mais d’en inventer un autre.

Puisque l’on parle de gilets jaunes, il faut dire que la manière de valoriser économiquement, aujourd’hui, l’innovation technique, est en train de siphonner les emplois d’ouvriers et d’employés qualifiés et que toute politique qui entend continuer sur ces rails se heurtera aux gilets jaunes. Beaucoup de gens ne sont pas intéressés par la croissance, aujourd’hui, car cette croissance ne leur promet rien.

Et l’argument redistributif sous-jacent qui veut que la croissance paye les hôpitaux, les écoles et les services publics, a été beaucoup plus vrai entre 1945 et 1980, qu’entre 1980 et 2020. Depuis 1980 (environ) la croissance ne contribue plus à résorber les inégalités et les services financés par l’impôt sont en crise chronique. Et ce n’est pas seulement affaire de volonté politique, de poids des lobbys, de mondialisation ou de tout ce qu’on voudra : c’est aussi, et fondamentalement, parce que l’on a investi dans certains secteurs, que l’on a consacré du temps à certaines activités, bref, qu’implicitement, au travers des allocations de moyens on a fait des choix qui sont défavorables à des pans entiers de l’espace social.

Les enjeux soulevés par les mouvements écologistes, aujourd’hui, ne sont pas seulement portés par des « menaces ». Ils concernent également la possibilité d’investir dans des activités dont plus de personnes tirent bénéfice et qui laissent moins de gens sur le carreau (aussi bien du côté des travailleurs que des bénéficiaires de leurs activités).

Donc détricoter les logiques dominantes de la croissance actuelle est indispensable, y compris (et même surtout) pour ceux qui ont des fins de mois difficiles.

La construction d’un projet commun, talon d’Achille de l’offre politique actuelle

Ces derniers n’adhèrent pas à l’offre politique dominante. Ils ne sont pas les seuls. Le manque d’adhésion aux projets politiques nationaux est aujourd’hui largement répandu. Pour ceux qui tirent profit, spontanément, de la marche des affaires, ce n’est pas un problème. Pour les autres, la simple idée de redistribution, de partage du gâteau ne suffit plus à construire un projet commun. C’est l’échec de toutes les politiques marquées à gauche : n’avoir tenté de faire que de la macro-économie et laisser largement de côté le soutien à des projets construits en commun.

Or ce qui est en train d’émerger est que l’idée de construire des manières de vivre plus respectueuses de l’environnement est un axe autour duquel quelque chose comme un projet commun peut émerger. On se rend compte, justement, que ce n’est pas seulement affaire d’innovation technologique pointue et de grands investissements. Cela suppose également de s’interroger sur ce que l’on peut organiser localement, sur les ressources communes que l’on peut agréger et mettre en synergie. Et se battre ensemble pour tenter de surmonter les obstacles qui sont devant nous est mobilisateur.

Lors des élections municipales certains ont tenté de discréditer les programmes écologistes en parlant d’écologie punitive. Peut-être qu’eux se sentaient punis. Mais du côté des électeurs il me semble qu’il y a plutôt l’enthousiasme de retrousser ses manches tous ensemble et de fédérer les bonnes idées.

Pas d’angélisme : la politique écologique a ses contradictions et ses luttes de pouvoir, comme toute politique. Ce que je veux plutôt souligner est qu’il est illusoire, aujourd’hui, de penser réunir des électeurs autour de l’idée de poursuite de la croissance, sans remise en question forte et de redistribution des « fruits » de ladite croissance qui, aux yeux de beaucoup de personnes, apparaissent, aujourd’hui, comme des fruits pourris.

Les valeurs monétaires sont des valeurs faibles

Que les fruits soient pourris ou pas, de toute manière, les politiques gestionnaires qui se limitent à agir sur des paramètres économiques génèrent peu d’adhésion. Tout le monde a envie de s’enrichir, mais l’enrichissement ne suffit pas à créer un projet de vie collective. On peut même dire que la monétarisation croissante des activités les a assez largement vidées de leur sens. Ceux qui peinent à boucler leurs fins de mois se sentent évidemment concernés par leurs conditions matérielles de vie. Mais ils ont également besoin de se sentir pris en considération et de participer à quelque chose de collectif (chose que le mouvement des gilets jaunes a souvent permis).

Le constat sur la faible adhésion engendrée par des politiques qui n’ont d’autre horizon que de gérer des indicateurs n’est pas nouveau. C’était déjà la thèse de Jürgen Habermas dans Raison et légimité, Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé (l’ouvrage en allemand date de 1973). Mais il semblerait que la leçon n’ait guère été entendue par les gouvernements successifs qui se sont pratiquement tous noyés dans la gymnastique des grands agrégats et des comptes publics.

Bien sûr, tout cela rejoint (faut-il le souligner ?) les évangiles et leur inlassable questionnement sur l’attention que nous accordons à l’argent. J’en citerai cette fois-ci une formule assez étonnante : « faites-vous des amis avec l’argent injuste » (Lc 16.9). Comme si la dynamique que nous pouvons construire avec des proches, les liens que nous pouvons nouer, les projets que nous pouvons faire les uns avec les autres étaient assez forts, assez puissants pour contrebalancer tout ce que la monétarisation stérilise. Mais c’est l’enjeu et la question que nous renvoient sans cesse aussi bien les défis de la transition écologique que la longue confrontation à l’épidémie de COVID : que faisons-nous, que construisons-nous, que vivons-nous ensemble ?

Ces dernières questions sont présentes, naturellement, dans les réflexions de Laurent Joffrin. Mais elles me semblent être présentes de loin, au niveau national plus que local, et ne pas s’accrocher à des formes d’action concrètes. C’est là que les partis politiques nationaux ont failli, en ne retenant du militantisme qu’une manière commode de ramasser des voix, sans vraiment renvoyer l’ascenseur en essayant de faire fructifier la poussière des projets collectifs locaux.

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