Adieux

Deuils sacrifiés

Pendant la crise sanitaire, le pragmatisme et la peur se sont imposés jusque dans les funérailles.

Un contenu proposé par Le Nouveau Messager

Publié le 17 juillet 2020

Cosima Hoffmann, pasteure dans le bassin houiller en Moselle, égrène les adieux confisqués. Il y a d’abord eu cette maman fleuriste, décédée d’un cancer, mise en terre en petit comité et sans aucune des fleurs que tous avaient imaginées pour ce moment. Cet homme dont la sœur a assisté seule à l’enterrement, l’unique amie présente ayant refusé d’entrer au cimetière. Cet autre, mort du Covid-19 quelques heures après son arrivée aux urgences, dont l’hôpital n’a rien rendu aux proches : mise en bière immédiate, toutes ses affaires brûlées. Et ce curé, inhumé sans geste religieux. «Effrayés par le risque, les gens craignaient d’être plus nombreux qu’autorisé. Alors personne ne venait », regrette la pasteure. Aujourd’hui, beaucoup d’urnes attendent encore leur tour. Au cœur de la tempête, la majorité des familles ont fait incinérer les défunts. Ce choix n’était pas obligatoire, malgré la rumeur, mais a bien arrangé les entreprises de pompes funèbres.. «Nous étions tellement dépassés que nous ne pouvions pas faire de cérémonies de crémation en plus des enterrements», confie un responsable.» Les urnes ont donc été stockées en attendant l’accalmie. «L’Église se devait d’être présente », défend Cosima Hoffmann, en contact régulier avec les pompes funèbres de son secteur pendant la crise. «C’était une évidence pour moi, même si je comprends le retrait de collègues fragiles. » Les pasteurs s’attendaient à avoir beaucoup plus d’enterrements qu’en temps normal. «Mais au contraire, on a été moins sollicités», regrette Jürgen Grauling, pasteur à Sélestat. «Des familles ont même refusé de prendre un simple temps de recueillement chez nous, par peur, et avec l’intention de faire un hommage plus tard», complète le responsable des pompes funèbres. Fin mai, «certaines familles ne souhaitaient toujours pas récupérer leurs urnes et attendaient que la crise soit complètement passée pour organiser des funérailles moins sobres». Pour Jürgen Grauling, une telle perspective relève du fantasme. «Et cela n’a plus la même fonction quand le temps a passé», insiste-t-il.

Inventer des accompagnements

Depuis le déconfinement, les cérémonies funéraires se multiplient. Cosima Hoffmann tient des cultes « en plein air », avec tous les éléments d’un culte normal, « sauf l’orgue ». La décision de rouvrir les églises revient aux conseils presbytéraux. Mais mêmes lorsque c’est possible, les gens préfèrent les petites cérémonies au cimetière. «La majorité des familles veut tourner la page tout de suite », assure le responsable des pompes funèbres. Jürgen Grauling regrette « l’utra-prudence de la direction d’Église, qui n’a pas informé de la possibilité de refaire des funérailles en intérieur dès le déconfinement, ni de celle d’être 25 dès les dernières semaines du confinement ». Pendant cette crise, les nouvelles technologies se sont immiscées jusque dans les cimetières. Fin avril, la famille, de l’ancien professeur de théologie strasbourgeois Théo Pfrimmer, décédé de vieillesse, a pallié les contraintes grâce à une visio-conférence, filmée en direct du cimetière. «Ça nous a permis d’être trente au lieu de dix. C’était très beau. Tout le monde était enthousiaste face à cette approche nouvelle», raconte son fils Daniel. «Mais ça doit rester purement circonstanciel. Et ça ne remplace pas une grande cérémonie à la hauteur de la notoriété de notre père. Nous aimerions organiser quelque chose à l’automne avec une plus grande assemblée.» Ce réconfort des autres et cette reconnaissance collective ont cruellement manqué dans ces funérailles de crise, insiste Cosima Hoffmann. «Mon rôle est d’apporter un message d’espérance. Mais dans ce rite de passage, cette parole du pasteur importe moins qu’une église remplie, même quand les familles ne vont que rarement à l’église. L’entretien avec la famille avant la cérémonie est aussi très important. C’est ce puzzle qui permet aux personnes de faire leur deuil. » Pour Jürgen Grauling, l’Église doit désormais inventer des accompagnements pour ces deuils sacrifiés. «Peut-être en s’inspirant des cafés-deuils qui existent déjà dans quelques paroisses. »

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