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Emmanuel Macron et Elie Decazes, même combat ?

« L’invention du "en même temps", la chute d‘un ambitieux » retrace le parcours d’Elie Decazes, homme politique du XIXe siècle.

Un contenu proposé par Le blog de Frédérick Casadesus

Publié le 10 février 2022

Auteur : Frédérick Casadesus

Emmanuel Macron n’est pas le premier personnage politique à vouloir dépasser le clivage gauche-droite. L’historien Jean-Baptiste Gallen, en publiant « L’invention du En même temps, la chute d’un ambitieux » (éditions du Cerf, 152 p., 18 €) retrace le parcours d’Elie Decazes, qui prétendait réunir ce qui paraissait inconciliable.

Un coup à droite, un coup à gauche ? Après le ralliement d’Eric Woerth, on peut parier que François Rebsamen annoncera son soutien au président Macron. Voilà qui laisse pantois nombre d’adversaires du chef de l’Etat. Les uns, sans trop oser le dire, évoquent le Mitterrand de 1988, qui organisait ce qu’on appelle avec une amabilité relative « des débauchages individuels » en parlant de « France unie », quand les autres se rappellent Valéry Giscard d’Estaing, dont l’ambition de rassembler deux Français sur trois, semblait préfigurer notre actuel Fregoli-surdoué.

Mais Jean-Baptiste Gallen, un tout jeune historien-vingt-cinq ans, l’âge des grandes espérances, démontre avec un talent consommé qu’Emmanuel Macron ressemble surtout à Elie Decazes (1780-1860), homme politique aujourd’hui bien oublié, mais qui devrait susciter la curiosité de nos contemporains.

« C’est en me penchant sur l’histoire de la Restauration que j’ai découvert Elie Descazes, explique Jean-Baptiste Gallen. Je n’avais aucun a priori, mais plus je l’étudiais, plus je prenais conscience du nombre incalculable de points communs qu’Emmanuel Macron avait avec lui. »

Bien entendu, cette ressemblance a généré chez le jeune chercheur une méfiance : on sait bien qu’en Histoire la comparaison des parcours, au-dessus des siècles, peut entraîner ceux qui s’y livrent à verser dans l’anachronisme ou la mauvaise foi. Mais la méthode suivie par Gérard Noiriel établissant un parallèle entre Zemmour et Drumont, par Michaël Fœssel rapprochant notre époque de l’année 1938, ou par François Lefebvre s’interrogeant sur les ressemblances entre l’histoire antique et notre temps, l’a délivré de ses scrupules.

« Elie Decazes, a commencé sa carrière comme un courtisan de Louis XVIII, qu’il a séduit d’une façon formidable, et prétendu réunir les partisans modérés de l’Ancien Régime et les héritiers de la Révolution française, observe Jean-Baptiste Gallen. Mais ce dépassement, qui se donnait à voir comme la recherche d’un juste équilibre, n’était en réalité qu’un calcul politique pour conserver le pouvoir. Decazes était capable de se renier d’un jour à l’autre, de mentir à chaque instant pour asseoir son autorité. » Bien entendu, la charge est lourde, qui vise indirectement l’actuel président. Cette accusation suscite une objection fondamentale : depuis Machiavel, on sait que la dissimulation, le changement de pied, font parties de l’arsenal des grands politiques. A cela s’ajoutent les tempêtes qui secouent notre pays. Face aux menaces, la démarche de l’actuel président n’est-elle pas louable, qui consiste à réunir les meilleures volontés ?

« Certes et d’ailleurs, comme beaucoup de nos concitoyens, j’ai d’abord trouvé la démarche d’Emmanuel Macron très honorable et très intelligente, admet Jean-Baptiste Gallen. Alors que l’affrontement de la droite et de la gauche donnait l’impression de scléroser la France, il donnait une impulsion élan très stimulante, il faisait sortir la vie politique de son impasse. Mais, semblable en cela à son lointain prédécesseur Elie Decazes, Emmanuel Macron se contente, en réalité, d’étouffer ses oppositions et de prétendre que la seule alternance possible à sa politique est l’extrême droite. Une telle stratégie comporte un risque dont l’exemple de la Restauration devrait nous inquiéter : la victoire des ultraréactionnaires.»

Au-delà des polémiques, il est important de se demander ce que révèle, aujourd’hui comme hier, l’engouement du pays pour une telle politique.

« Après la Révolution et l’Empire, la France était exsangue, traversée de courants d’opinions multiples aussi bien qu’opposés, remarque Jean-Baptiste Gallen. On peut établir un lien avec la crise que connaît notre pays : la peur du déclassement, l’incertitude quant à notre avenir et notre identité. Elie Decazes et le président Macron, se sont présentés comme les hommes qui allaient permettre à la France d’entrer dans la modernité. Mais ce qui s’est produit en 1820, je le répète, devrait nous alerter, puisque ce sont les plus virulents partisans d’un retour en arrière qui l’ont emporté. » Bon… Sachons cultiver l’espérance et n’oublions pas que l’histoire à l’identique ne se répète jamais. Cependant, le livre de Jean-Baptiste Gallen, rédigé de façon vive, élégante, ouvre des perspectives très intéressantes.

Un dernier mot. Le jeune chercheur nous confirme ce que le prénom de Decazes laissait penser : « par sa mère il était protestant et, durant son parcours politique, il a souvent favorisé les partisans de la Réforme. » On ne saurait avoir tous les défauts…

  • « L’invention du En même temps, la chute d‘un ambitieux » (éditions du Cerf, 152 p., 18 €)

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Le blog de Frédérick Casadesus

Journaliste à Fréquence Protestante – après avoir travaillé pendant quinze ans pour Réforme – Frédérick Casadesus est aussi l’auteur de livres, notamment Douze protestants qui ont fait la France, aux éditions du Cerf.

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