Solidarité

« En France, dès qu’on atteint 85 ans, on est comme exclu de la citoyenneté »

Didier Sicard, professeur de médecine, revient sur les enjeux du Conseil national autoproclamé de la vieillesse (CNaV), fondé en décembre 2021.

Un contenu proposé par Le blog de Frédérick Casadesus

Publié le 4 janvier 2022

Auteur : Frédérick Casadesus

Voici quelques semaines, Véronique Fournier, cardiologue à l’hôpital Cochin, et le journaliste Eric Favreau, ont fondé le Conseil National autoproclamé de la Vieillesse (CNaV), réunissant une quarantaine de personnalités. Leur ambition ? La création d’une instance pérenne conseillant les gouvernements et veillant à ce que les personnes âgées soient consultées lorsque les pouvoirs publics envisagent de prendre une décision qui les concerne. Parmi ces personnalités, Didier Sicard, professeur de médecine, ancien président du Comité Consultatif National d’Ethique…et protestant. Nous lui avons demandé d’expliquer cette démarche.

« L’épidémie qui frappe la population mondiale a vu, pour la première fois dans l’Histoire, une mise à l’écart des personnes en fin de vie, nous déclare-t-il. A l’approche de la mort, des gens se trouvaient privés de leurs proches, la protection de la vie organique prenant le pas sur la vie rationnelle, celle qui vaut d’être vécue. En France tout particulièrement, l’Etat a protégé l’existence au détriment du sens de la vie. »

Ce choix reflète la façon dont les personnes âgées sont prises en charge dans notre pays : tout se passe comme si les anciens retombaient en enfance, perdant toute légitimité à décider pour eux-mêmes, inaptes à formuler des propositions judicieuses dans la mesure où l’on imagine leur disparition prochaine.

« Dans les pays d’Europe du nord, il est interdit de rassembler plus de cinq ou six personnes âgées dans un seul établissement, fait observer Didier Sicard. En France, dès qu’on atteint 85 ans, on est comme exclu de la citoyenneté. Dire que les personnes âgées doivent pouvoir exprimer, jusqu’à la fin de leur vie, des idées, voire des jugements sur leur propre sort, mais aussi sur l’évolution collective de notre société paraît à ceux qui ont construit le CNaV une exigence fondamentale. »

Aussitôt, l’idée vient à l’esprit que si des personnes âgées célèbres se mobilisent de la sorte, cela tient à un facteur générationnel très particulier : baby-boomers habitués depuis leur jeunesse à ruer dans les brancards, ils ne veulent pas se laisser enterrer sans combattre. Eh bien non : le CNaV mène une action à visée universaliste et non communautariste.

«Personne ne remet en cause le refus des jeunes générations de respecter les conventions, souligne Didier Sicard. Dans toute société, quand un clivage entraîne une exclusion, ceux qui sont victimes de la mise à l’écart doivent réagir, et non pas se laisser conduire à l’abattoir tête baissée. Tel est le sens de notre démarche. Notre époque est intéressante parce qu’elle est quasi schizophrénique. Elle remet en cause des archétypes qu’elle juge totalement archaïques et, dans le même temps, reconstruits d’autres archétypes qui sont parfois plus cruels que les précédents. »

L’exemple des identités culturelles est frappant : d’un côté, chacun revendique pour soi le droit de se séparer des autres au nom de la liberté, tandis que de l’autre on laisse des enfermements bien plus terribles se mettre en place. Pour Didier Sicard, ces bouleversements ne doivent pas être caricaturés.

«La famille n’est plus considérée comme une fin en soi, mais comme un projet, note-t-il. Un couple n’est plus le fruit d’un engagement dogmatique, mais une valeur à faire vivre. Autrement dit, nous nous affranchissons d’un modèle culturellement catholique, où chacun doit se soumettre à un ordre, pour nous rapprocher des conceptions protestantes du monde, où le sens prime sur les conventions sociales. »

Tolérance générale

On aura compris que cette évolution justifie, aux yeux de cet éminent médecin, que les personnes âgées prennent leur destin en mains. Nous allions prendre congés quand nous nous sommes rappelés que l’année 2022 commençait, que la joute électorale risquait de remettre au premier plan, passée la trêve des confiseurs, les propos les plus farfelus, quand ce ne sont pas les paroles de haine et de rejet de l’autre.
Alors on a voulu savoir ce qu’en pensait Didier Sicard…

«Je suis effrayé de la tolérance générale qui se manifeste à l’endroit des propos extrémistes de droite -plus que de gauche- et qui sont fondés sur l’oubli, la destruction d’une civilisation, des visions à court terme littéralement infantiles. Il y a quelque chose de terrifiant que soient considérés comme acceptables des paroles scandaleuses. Eric Zemmour, pour ne citer que lui, est un clown tragique, épouvantable, que les gens ne devraient même pas écouter deux minutes. Et l’Islam, qu’il ne faut pas confondre avec le terrorisme islamique, est une grande culture à laquelle nous devons beaucoup. »

Voilà. C’est dit. On peut avoir l’âge de ses artères et rester jeune. En tout cas, toujours utile ! Bonne année à tous !

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Journaliste à Fréquence Protestante – après avoir travaillé pendant quinze ans pour Réforme – Frédérick Casadesus est aussi l’auteur de livres, notamment Douze protestants qui ont fait la France, aux éditions du Cerf.

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