Faut-il toujours céder au besoin de transparence ?

Faut-il toujours céder au besoin de transparence ?

Exigée dans certains domaines, abusive dans d’autres, la transparence, nous dit le philosophe Frédéric Rognon, doit être conjuguée au discernement.

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Publié le 6 octobre 2015

Auteur : Frédéric Rognon

La transparence est exigée dans certains domaines particuliers : dans un procès, où l’accusé et les témoins sont tenus de dire toute la vérité ; dans les comptes d’une association, d’une entreprise ou d’un pays, où l’opacité est traquée par des institutions spécialisées ; enfin, en politique, où les gouvernants assurent les gouvernés que la clarté et la véracité sont leur ligne de conduite et qu’ainsi rien ne leur est caché. On sent bien, à travers ces trois exemples, et selon des modalités différentes selon chacun, qu’il existe toujours des stratégies pour contourner la règle et que peut-être même l’exaltation de l’engagement à la transparence s’avère être une stratégie plus ou moins consciente pour masquer certaines informations inavouables. Mais au moins un consensus se dégage sur le principe : ces personnes doivent tout dire, on peut donc leur reprocher tout écart entre le principe et la réalité.

Une transparence exhibitionniste

Il y a d’autres secteurs de la vie où la transparence n’est pas requise, où elle est même généralement considérée quelque peu exhibitionniste. L’exiger relève alors d’un comportement abusif. Ces secteurs sont tous liés à ce que l’on appelle « la vie privée ». La philosophe Hannah Arendt se demandait avec humour de quoi la vie privée était-elle donc « privée ». Et elle répondait : elle est « privée » du regard des autres. Ce qui est évidemment considéré comme une protection, comme un bénéfice, et non comme une « privation ». À la différence de la vie publique, la vie privée ne regarde que (et surtout n’est regardée que par) les personnes directement intéressées. Le montant de votre salaire, votre vie sentimentale, vos opinions politiques, vos croyances religieuses : personne ne doit pouvoir vous extorquer quelque information que ce soit à leur sujet, vous êtes libre de divulguer ou non telle ou telle donnée. On voit bien que ces limites à la transparence sont relatives et varient d’une culture à l’autre : aux États-Unis, il est de bon ton d’afficher ses revenus sur sa carte de visite, et le regard des voisins sur leurs voisins reste encore prégnant en milieu rural. Les frontières de la vie privée ne deviennent vraiment étanches qu’avec l’urbanisation et l’individualisation.

Internet et les « big data »

L’entrée dans l’ère des nouvelles technologies, paradoxalement, a posé à nouveaux frais la question de la transparence. L’ambition d’Internet étant de rendre disponibles pour tout un chacun, et en permanence, des « big data », des données en quantité telle que l’on confine à l’exhaustivité, le respect de la vie privée se trouve mis à mal. Le « droit à l’oubli », revendiqué par ceux qui souhaiteraient que l’on ne fouille pas trop leur passé, demeure bien souvent un voeu pieux. Beaucoup de jeunes alimentent cette culture de la transparence, en déposant sur les réseaux sociaux, au vu de tous, des éléments de leur intimité. Ils flattent leur narcissisme en se mettant publiquement en scène. Ils se trouvent alors parfois pris à leur propre piège, lorsque cette divulgation se trouve instrumentalisée par quelques personnes mal intentionnées. Certains drames récents à ce propos sont encore dans nos esprits.

Un regard chrétien

Que peut alors dire la foi chrétienne de cet impératif de transparence ? La véracité est à l’évidence une valeur évangélique : « On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau » (Matthieu 5, 15) ; « Que votre oui soit oui, que votre non soit non » (Matthieu 5, 37). Cependant, il s’agit là de la foi et de l’espérance, qui ne doivent pas être cachées. Il n’est pas question d’utiliser ces versets pour étaler la vie privée. Le théologien Dietrich Bonhoeffer disait que le chrétien ne doit la vérité qu’à Dieu et à ceux qui sont dignes de l’entendre. C’est pourquoi il s’autorisait à mentir à la Gestapo qui l’interrogeait, afin de protéger sa famille. Au sein du couple même, le « jardin secret » de l’autre doit être respecté : à chacun d’évaluer ce qu’il peut dire, quand et comment, y compris à son conjoint. Finalement, les limites de la transparence relèvent du discernement. Et le discernement est une vertu chrétienne par excellence.

Frédéric Rognon, professeur de philosophie à Strasbourg

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