Réflexion

Ignorer la misère de mon semblable, est-ce de l’égoïsme ?

Les réponses d'un philosophe, d'un psychologue et d'une pasteure.

Un contenu proposé par Le Nouveau Messager

Publié le 9 février 2021

Le coin du philosophe

Olivier Peterschmitt, philosophe

Philon. Nous dépendons tellement des autres pour nous nourrir, nous vêtir, nous instruire, nous amuser, nous épanouir, bref, pour obtenir de leur part tous les égards et services qui nous importent tant, qu’il serait imprudent et incohérent de ne pas veiller à se soucier d’eux. C’est la raison pour laquelle même notre pitié à l’égard de nos semblables dans la détresse est indissociable d’une motivation égoïste qui fait partie de notre nature humaine. Arrêtons de nous culpabiliser pour ce qui semble une intention immorale, sous prétexte qu’elle serait intéressée. Le calcul égoïste, lorsqu’il nous conduit à faire un don à des associations caritatives, bénéficie à nos semblables, même si nous sommes motivés par la déduction fiscale. Ma maison peut rester fermée, pourvu que les maisons associatives ouvrent leur porte.

Socrate. Et pourtant la vie morale n’allie pas toujours l’utile à l’agréable, l’égoïsme à l’altruisme, le profit à la pitié. Il est des moments solennels où elle prend la forme d’un impératif inflexible qui exige de nous le sacrifice de l’amour-propre et le service désintéressé du malheureux qui croise notre route. Et même si quelque chose en nous répugne à se soucier de lui, surtout lorsque sa misère est telle qu’il nous semble dépourvu d’intérêt, nous serions de mauvaise foi si nous ne sentions qu’il y a un égoïsme coupable à l’ignorer.

Philon. La morale accomplie ressemble certainement à cela. Elle ouvre sa porte aux malheureux sans asile et couvre l’homme nu. Mais rares sont ceux qui, par pure obligation ou amour de Dieu, se sentent responsables de la misère de leur semblable et surmontent la peur de leur nudité. Le Moi a trop à perdre avec cette hospitalité qui contrarie son souci de vêtir et nourrir ses proches, loin de la compagnie importune du misérable. Pourquoi le ferait-il, s’il n’y a rien à gagner ?

Socrate. Ce qui empêche de le faire est souvent un défaut de connaissance et d’attention. C’est moins par égoïsme qu’on ignore la misère de son semblable que, justement, par ignorance. Ce semblable ne l’est pas par sa faim, sa nudité et son exil. Il l’est par sa parole, sa beauté, son destin. Qui prendra le temps de l’accueillir, d’écouter son histoire, de dialoguer avec lui, verra la richesse sous la misère, la liberté sous la servitude. Ulysse, accueilli comme un mendiant, se révèle un guerrier glorieux. La table dressée pour l’étranger réserve bien des surprises. N’y a-t-il rien à gagner à couvrir celui qui est nu, pour découvrir la grandeur insoupçonnée de son bonheur perdu et le récit unique du combat qui l’a dénudé ?

Le coin de la psy

Esther Ladwig, psychologue

L’exhortation d’Esaïe (58, verset 7) évoque celle d’aimer son prochain comme soi-même par exemple. Qui est mon prochain ? Qui est mon semblable ? Cette citation ne peut-elle pas s’entendre comme un drame psychique ? Mon prochain est-il celui qui est le plus proche de moi ? Celui que j’aime parce que dans sa ressemblance à moi, il ne me dérange en rien ? Celui-là peut venir manger à ma table, je peux l’accueillir à la maison, je peux lui prêter un vêtement pour couvrir sa nudité. C’est celui en qui je me reconnais parce qu’il satisfait mon image. Il ne me bouscule pas, il ne me déloge pas de mes apparentes certitudes. André Chouraqui traduit ton semblable par ta chair : il ne faudrait pas se détourner de « ma chair », c’est-à-dire de moi dans un corps traversé par le Souffle. Mais voilà, il ne s’agit pas du moi, en tant qu’instance psychique, qui s’identifie à son histoire plus ou moins heureuse, ni à l’histoire de ses ancêtres ou à celle de son pays, ou encore à son métier. Il ne s’agit pas non plus du moi qui s’identifie aux codes moraux d’une religion ou d’un parti. Il ne s’agit sûrement pas du moi qui établit la petite morale qui dit ce qui est bien et ce qui est mal sans tenir plus compte de ce que commande la Vie. Si mon semblable est de ma chair qu’est-ce que cela veut dire ? Le considérer comme étant de ma chair c’est avant tout une éthique du Vivant ; c’est poser un regard holistique sur l’Homme et son devenir en tant qu’être incarné à la fois corps et esprit, ombres et lumière, bien et mal. C’est poser un regard sur soi-même de cette manière-là aussi, car mon semblable devient alors le monstre qui croupit dans mes oubliettes psychiques et qui m’effraye. C’est ce monstre qui se rappelle à moi à travers celui que je vois couché à terre. C’est l’affamé, l’exilé, le dépouillé que nous pouvons croiser sur nos routes, et qui peut être l’un de nos familiers. Il vient nous rappeler qu’il y a en chacun de nous un affamé, un exilé, un nu, fracassé par la vie, que nous ne voulons ni voir, ni entendre, ni toucher. Aussi les avons-nous relégués aux confins de nos psychés, bien loin du champ lumineux de nos consciences, dans les méandres de nos corps d’où ils peuvent surgir à nouveau sous forme de symptômes divers et variés. Et si je me détourne de ce « monstrueux », je me détourne de « ma chair » et de la possibilité de m’intégrer en totalité et de devenir Homme. Aussi ignorer la misère de mon semblable ça ne serait pas faire preuve d’égoïsme, mais plutôt d’ignorance.

Le coin biblique

Pasteure Édith Wild

Dans le monde d’après (l’exil), se pose la question de savoir ce que Dieu attend de son peuple et quelle pratique adopter : sacrifices, jeûnes, offrandes, prière ? Et le prophète de proposer un chemin d’une brûlante actualité. Vous cherchez à plaire à Dieu, à attirer ses grâces ? Alors, enlevez vos masques d’hypocrisie. Ne vous contentez pas d’exercices pieux mais vivez mon alliance au quotidien, dit Dieu. Car la manie que vous avez de vous regarder le nombril au lieu de regarder les autres me tracasse beaucoup. J’ai fait les nombrils sans trop y penser, comme un tisserand qui arrive à la dernière maille et fait un nœud, pour que ça tienne, à un endroit qui ne parait pas trop. Et d’habitude, ils tiennent bien, mes nombrils. Mais ce que je n’avais pas prévu, ce qui n’est pas loin d’être un mystère, c’est l’importance que vous accordez à ce dernier nœud, intime et bien caché. Oui, de toute ma création, ce qui m’étonne le plus et que je n’avais pas prévu, c’est le temps que vous mettez à vous regarder le nombril au lieu de regarder les autres. Vous comprenez, dit Dieu, j’hésite, si c’était à recommencer, je vous placerais le nombril en plein milieu du front : comme cela, vous seriez bien obligés de regarder le nombril des autres. Nous sommes faits pour être à l’image de Dieu. Notre attitude envers les autres est le meilleur thermomètre de notre attitude envers Dieu. Alors, ne somnolons pas dans une religiosité sans profondeur, mais passons aux actes : nourrir l’affamé, désaltérer l’assoiffé, recueillir le malheureux sans abri, vêtir celui qui a froid, combler le désir des malheureux… en un mot, secourir toute souffrance. Que serait une solidarité qui se contenterait de déclarations sur les droits de l’Homme et qui ne se traduirait pas en actes ? Que serait un amour qui se bornerait à dire je t’aime et se passerait d’attention et de tendresse ?

Le culte qui plaît au Seigneur

Dieu nous attend dans les choses de tous les jours. Tout acte qui libère, rassure, encourage, adoucit les épreuves, reflète sa lumière. Allons plus loin que les mots, prenons le risque du quotidien, risquons notre cœur, risquons nos économies, pas seulement le superflu, risquons-nous ! Car, autour de nous, il y a l’injustice, il en est qui, à notre porte, ont faim de pain, mais aussi de reconnaissance, d’amour et de justice. Le culte qui plaît au Seigneur, c’est celui qui prend soin de l’autre, peut-être de ceux qui sont si proches de nous que nous ne les voyons même plus. Le culte qui plaît à Dieu est de ne pas nous dérober à notre semblable. Dieu nous attend dans tout ce qui fait la vie, mais aussi dans tout ce qui empêche la vie. Il est des solidarités auxquelles nous ne pouvons échapper : nous ne pouvons pas dormir, manger, prier tranquille, sans être inquiet de l’autre, sans être inquiet pour l’autre. Tout acte de libération et de partage est un pas vers le Royaume de Dieu. Jésus ne dira-t-il pas, à la suite d’Ésaïe : Heureux les doux, les pacifiques, les assoiffés de justice et de miséricorde !

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