Internet et la victoire ambiguë des relations horizontales

Internet et la victoire ambiguë des relations horizontales

Les promoteurs d’Internet, à ses débuts, avaient en vue un modèle de société où les relations horizontales directes, de personne à personne, prendraient le pas sur les relations hiérarchiques.

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Publié le 23 avril 2019

Auteur : Frédéric de Coninck

En 1975, alors que l’on ne parle que d’Arpanet, et que l’usage en est limité à des communautés de chercheurs d’avant-garde, l’un d’eux écrit : « nous, les membres de la communauté de l’Arpa, en sommes venus à réaliser que nous avions dans les mains une grande chose et peut-être même un dispositif très important. Il est maintenant évident, pour nous, que la messagerie sur réseau informatique peut changer profondément les modes de communication dans tous les secteurs de notre société, le domaine militaire, celui de l’administration civile et celui de la vie privée ».
C’était, là, la première d’une longue série de déclarations teintées d’utopie qui ont marqué les débuts d’Internet. A ce moment, un outil technique a rencontré le rêve social d’une société moins autoritaire et la mayonnaise n’a pas tardé à prendre. Je renvoie, sur ce sujet, aux travaux, fouillés et bien documentés, de Patrice Flichy, pour ceux qui voudraient en savoir davantage.

Entre 1975 et 2000, l’affaiblissement des institutions

Une technologie ne perce, il faut le souligner, que si elle rencontre un contexte social qui lui est favorable. De fait, pendant la période où Internet s’est développé, progressivement, à l’abri des regards du grand public, jusqu’au boom mondial de 1997, de nombreuses relations verticales ont été remises en question.

Millions d’utilisateurs d’Internet dans le monde

Dans beaucoup de domaines, on a remis en cause l’utilité ou la justification des hiérarchies. La citation ci-dessus ne mentionnait pas les entreprises privées, pourtant, même en leur sein, on a cherché à diminuer le nombre de niveaux hiérarchiques et les effectifs d’agent de maîtrise ont, pendant cette période, chuté brutalement.
Cette évolution a eu de multiples facettes.
La légitimité des états est rentrée en crise, à la même époque. On a parlé, entre autres choses, de crise de l’état providence.
Dans le domaine intime, autre facette, le mariage comme institution s’est considérablement affaibli : c’est le couple qui a voulu décider de la forme qu’il donnerait à sa vie commune.
Le téléphone portable est, en parallèle, devenu un objet courant de la vie quotidienne, en France, autour de la même année qu’Internet : 1997.
Les individus ont voulu développer leurs échanges directs, sans les longues remontées et redescentes de la ligne hiérarchique qui prévalaient naguère, sans le respect de codes auparavant légitimés par une morale ou des formes instituées.
Les formes d’enseignement sont, également, devenues plus participatives. Et, même dans l’église, la valeur de la parole délivrée du haut de la chaire a perdu de sa force.

Une brusque transition … mais une évolution pluriséculaire

A l’aune des longs processus de transformation des rapports sociaux il s’agit d’une transition rapide. Mais elle a connu de nombreuses prémices.
Les pères fondateurs de la sociologie, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avaient déjà soulevé cette question : comment des personnes peuvent-elles vivre en société, avec peu d’instances de contrôle et de régulation ? Durkheim doutait que ce soit possible. Weber était plus mesuré et il avait repéré certains mouvements historiques où des formes sociales s’étaient maintenues sans institution surplombante très marquée.

Deux chercheurs français, Claude Dubar et Pierre Tripier, travaillant sur les groupes professionnels qui tendent à définir leurs propres règles de fonctionnement, ont voulu remonter dans l’histoire à la recherche d’exemples de ce style. La première édition de leur ouvrage sur la sociologie des professions est d’ailleurs parue en 1998 ! Ils ont alors remarqué qu’à la fin du Moyen-Age, les zones d’influence germanique ont construit le modèle de la confrérie. A la même époque, en France, les corporations étaient lourdement contrôlées par l’état ou par la féodalité. Mais les confréries se constituaient par agrégations de personnes proches qui définissaient entre elles des règles qu’elles devaient, ensuite, respecter. Max Weber avait, de son côté, remarqué que beaucoup de villes germaniques s’étaient constituées par une alliance forte de personnes qui s’autonomisaient, de concert, du pouvoir féodal. Cette dynamique a existé dans d’autres pays européens, à la même époque (par exemple en France, sur un mode atténué), mais il semble bien que, dans cette aire historico-géographique, une dynamique d’association volontaire ait particulièrement fleuri.

Dubar et Tripier n’hésitent pas à évoquer la question religieuse. Le côté intéressant est qu’il semble que ce ne soit pas la Réforme qui ait produit cette configuration sociale, mais, plutôt, et à l’inverse, que la Réforme ait particulièrement fleuri dans cette configuration.
Tout cela est dit très vite. Mais c’est dans ce contexte, aussi, qu’à la fin du Moyen-Age, la pensée nominaliste (qui insiste sur la dimension conventionnelle du langage et donc de la vie sociale) a fleuri.
Les mouvements qui ont, par la suite, porté cette dynamique ont été pluriels. Dubar et Tripier mentionnent certains mouvements protestants, comme les « communautés de saints » qui ont animé la révolution anglaise. Mais, une fois encore, il s’agit d’une dynamique qui a précédé le champ religieux, qui l’a traversé, et qui vit sa vie propre. Plus près de nous, en France, le mouvement coopératif a développé de nombreuses formes sociales basées sur des hiérarchies affaiblies. Il est amusant de constater que le grand sociologue du mouvement coopératif, Henri Desroche, s’est aussi intéressé à ce qu’il a appelé « les religions de contrebande ». On retrouve donc l’idée que cette dynamique évolue en parallèle dans le champ religieux.

Le débat entre société instituée ou société conventionnelle (appuyée directement sur des relations intersubjectives) est sans fin, et il resurgit périodiquement, chacun s’évertuant à montrer les limites et les faiblesses du modèle adverse. On devine ma sympathie pour le modèle horizontal, basé sur l’intersubjectivité. Mais il faut reconnaître pleinement le talon d’Achille de ce modèle, qui est la question du « tiers ».
On dit, par boutade, que la société commence quand on parvient à compter jusqu’à 3. De fait, une simple relation bilatérale, pas plus qu’une addition de relations bilatérales, ne suffisent à faire une société. Il faut, au minimum, prévoir le cas où la relation se passe mal, où l’un domine sur l’autre, où l’un a à se plaindre de l’autre, et savoir que faire dans ce cas. On ne peut pas s’en remettre, comme l’on dit, au libre arbitre d’un renard dans un poulailler !

Le tiers, juge ou médiateur ?

Cela dit le tiers n’est pas forcément quelqu’un qui est détenteur de la force (législateur, juge ou policier). En fait, pendant la fin du XXe siècle, au moment où les relations horizontales se développaient sur plusieurs fronts, on a vu émerger le métier de médiateur. Le médiateur est reconnu par les deux parties en conflit ou en désaccord et il ne tranche pas. Il garantit seulement les règles des échanges verbaux et travaille à ce que les deux personnes (ou les deux groupes) parviennent à communiquer et, si possible, trouvent une solution mutuellement satisfaisante à leur différend. La médiation judiciaire, la médiation familiale, mais aussi la médiation dans les quartiers, dans les relations avec les administrations, parfois dans l’entreprise, ont vu le jour. Même au niveau des états, la diplomatie s’est de plus en plus employée à construire des accords bilatéraux.

Tout cela est cohérent avec des rapports sociaux qui prennent sens directement au niveau des acteurs concernés.

Cela dit, dans la pratique, ce médiateur a fait, et fait encore, souvent défaut, ou bien une des deux parties n’en souhaite pas la présence. Un signe en est qu’à partir du milieu des années 80, les plaintes pour incivilités ou violences faites aux personnes augmentent (sans que les mesures politiques, qu’elles soient de droite ou de gauche n’y changent grand chose). Plus généralement chacun a pu observer que les échanges entre personnes se sont tendus : l’horizontalité ne se développe pas seulement dans le sens d’une meilleure compréhension, elle augmente également les dialogues de sourds.

La prise de pouvoir des intermédiaires

Et puis il y a une réalité à laquelle pas grand monde n’avait pensé, au départ : la multiplication des échanges tous azimuts a fini par donner un pouvoir (au moins économique) énorme aux acteurs dont le métier est la mise en relation. Les GAFA ont construit leur fortune sur les moteurs de recherche, sur la vente en ligne, sur les interfaces d’échanges. Les entreprises comme Uber, Booking, Airnbnb, vendent, directement, cette mise en relation. Elles ont occupé une place de tiers particulière, en fournissant des moyens d’échange ou en permettant à chacun de se faire une idée de la fiabilité de son interlocuteur. La course aux « likes » ou sur les commentaires d’évaluation bricolés, qui fleurissent sur ces sites, contribuent à construire un échange (souvent éphémère) entre des personnes qui ne se connaissent pas.

Au bout de vingt années d’usage intensif d’Internet, force est de constater que le monde moins institué qui lui a donné naissance n’est pas un monde plus égalitaire. Il s’agit simplement d’un monde où le pouvoir a changé de camp.
Ce pouvoir s’exerce, en fait, au travers des relations horizontales elles-mêmes : il les préforme, il les oriente, il les commercialise.
Pour la plupart des scientifiques qui étaient à l’origine du projet Arpanet, cette évolution ressemble à une victoire à la Pyrrhus. Leur système informatique a gagné, mais leur projet de société a été détourné par quelques grands acteurs qu’il est encore plus difficile de contrôler que les institutions de naguère.

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