Jo Spiegel, démocrate de terrain

Jo Spiegel, démocrate de terrain

Alors que les gilets jaunes interrogent le modèle démocratique français, rencontre avec Jo Spiegel, maire de Kingersheim (68) et co-fondateur du nouveau parti Place publique.

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Publié le 4 mars 2019

Auteur : Claire Gandanger

À 67 ans, Jo Spiegel est un homme très sollicité. « Vingt ans de travail et tout à coup ça émerge », constate-t-il devant le flux des journalistes venus consulter son expérience de la démocratie de participation. Maire de Kingersheim depuis 30 ans, il a installé dans sa commune de 13 000 habitants une démocratie du quotidien qui inspire à l’heure du grand débat national. Des conseils citoyens y élaborent tous les grands projets municipaux. « L’élection n’est pas la seule légitimité d’un élu. Il faut une démarche interactive pendant tout le mandat », défend-il.
Partager le pouvoir a demandé un long cheminement à ce fils de conseiller municipal, tombé dans la politique « par mimétisme ». « Lors de mon premier mandat, de 1989 à 1995, j’ai beaucoup fait pour les habitants, et pas avec », se souvient-il. Mais le pouvoir peut faire vaciller. « Il y a vingt ans, je me suis découvert une fragilité qui a été une chance et j’ai opéré un retournement personnel », confie pudiquement l’homme politique. L’édile ancre sa détermination dans sa carrière d’athlète et d’entraîneur de demi-fond à l’international. « Le sport a été une belle école de vie qui m’a appris la persévérance, l’effort, à m’inscrire dans la durée », explique le professeur d’éducation physique et sportive, aujourd’hui retraité. « J’ai longtemps été un cancre, jusqu’à ce que mes études de sport me passionnent. C’est pour ça qu’aujourd’hui je veux dire aux enfants qu’ils sont tous en capacité de faire. »

Adepte de la patience

Dans les années 1970, l’étudiant à Nancy met toute sa fac en grève pour réclamer de meilleurs équipements. « Dix ans plus tard, les équipements sont arrivés », apprécie cet adepte de la patience. En 2014, Jo Spiegel quitte le parti socialiste, convaincu que les partis traditionnels sont dépassés et que la démocratie électorale a rencontré ses limites. En 2015, il refuse la légion d’honneur. Pour autant, ce rebelle moderne prône une révolution douce et ne croit pas au « grand soir de la transformation ». À la politique politicienne, cet autodidacte féru de philosophie et d’histoire préfère les questions métapolitiques concrètes d’Hannah Arendt, Paul Ricoeur et Emmanuel Lévinas. Ses inspirateurs ? « Pierre Mendès France, Michel Rocard et le tchécoslovaque Vaclav Havel ».

Le chrétien nourrit son cheminement de périodes de silence, chez les sœurs du Carmel de la Paix, à Mazille, et à Taizé. « Un luxe », estime-t-il. Éduqué chez les Salésiens de Don Bosco, son âme fédératrice le mène aujourd’hui à croire en un christianisme oecuménique. Défenseur de la laïcité, il assume que son engagement politique découle naturellement de sa foi chrétienne. « L’Évangile et le témoignage du Christ sont les discours les plus subversifs que je n’ai jamais entendus. J’ai un compagnon de route qui me susurre à l’oreille ce qui me paraît essentiel. »
Porté par la foi, Jo Spiegel l’est aussi par son épouse Cathy, rencontrée dès les bancs de la fac. « J’avance grâce à son soutien et à sa complicité. » Leurs deux fils leur ont donné deux petits-enfants, « nos deux grands amours ». « Ma vie familiale est la colonne vertébrale de mon engagement en politique »,
assure-t-il.

Quel est votre idéal de démocratie ?

La démocratie de construction fait appel au grandissement. Cela demande de mobiliser les capacités démocratiques inutilisées et les ressources spirituelles latentes pour faire appel au sens et refuser ce qui est inhumain. Le sens de l’histoire est d’aller vers le plus beau et le plus vrai. C’est la transformation vers une société plus humaine et plus fraternelle, et pas forcément plus dynamique. Il n’y a de démocratie qu’une démocratie de fraternité. Les habitants ne sont pas des administrés mais des citoyens. Il faut des réunions régulières entre représentants et représentés. La démocratie a aussi besoin qu’on réhabilité la limite face à l’ubris et à la démesure : le slogan « tout est possible » de la campagne présidentielle de 2007 était un déni de démocratie. Trois cultures doivent se fertiliser pour avancer ensemble : celle de la résistance, celle de l’utopie et celle de l’engagement et de la régulation.

Quelle est votre éthique de l’engagement en tant qu’élu ?

S’engager, c’est solliciter le meilleur de soi pour construire du commun. Je me refuserai toujours à la démagogie et à la radicalité qui ne déboucheraient pas sur du concret. Les élus ont un devoir d’exemplarité et d’intégrité. Et aussi un devoir de parler vrai, de ne dire que ce que l’on peut faire et de ne faire que ce que l’on peut dire. Ils doivent avoir une éthique de l’action publique et un rapport modeste au pouvoir. L’élu n’est que l’animateur du processus de décision. À toutes les échelles, il peut créer les conditions d’un débat et d’une co-élaboration, même pour fabriquer des projets nationaux. L’esprit est de ne pas considérer qu’une fois élu, on a la science infuse.

Pourquoi défendez-vous que la démocratie réelle s’inscrit dans la lenteur et le compromis ?

Nous devons refuser la dictature de l’immédiat. Les bonnes décisions ne sont possibles qu’après une phase décisive de co-construction. Construire du commun implique de s’inscrire dans le temps long de la concertation. Il n’y a pas de processus de décision qui ne soit pas une épreuve. Décider c’est renoncer. Le commun n’est pas l’addition des envies ni la moyenne des avis. C’est pourquoi nous avons créé à Kingersheim des espaces de coresponsabilité pour réhabiliter le débat et la délibération, privilégier l’élaboration collective des projets et porter la décision et l’engagement. Construire l’intérêt général, c’est avancer en tenant compte de la singularité des gens et de la dimension universelle du projet. Ça ne veut pas dire chercher du consensus mou, mais
un compromis dynamique.

Décrivez-nous comment fonctionnent les conseils citoyens à Kingersheim ?

À Kingersheim, il n’y a pas de projets mis à l’agenda municipal qui ne fasse pas l’objet d’une séquence démocratique. Cela commence par une information aux concernés. Puis il y a un débat public.
Ensuite nous avons recours à l’instance du conseil participatif et ensuite seulement le conseil municipal délibère sur le projet qui a été élaboré par cette instance démocratique. Ce conseil a une composition plurielle : des habitants volontaires ou tirés au sort, des élus et des experts, c’est à-dire des organisations et des personnalités qualifiées. Tout ce monde travaille sur un compromis. On a récemment abordé la question des limites du parc des Gravières. Certains voulaient qu’il soit complètement fermé la nuit. D’autres qu’il reste ouvert. Le conseil participatif a finalement plaidé pour que ça reste ouvert avec une présence humaine jusqu’à 3h du matin. En démocratie, il faut accepter qu’on n’a pas la vérité seul.

Comment se « fertilisent » politique et spiritualité selon vous ?

La conviction qui guide ma démarche est que la révolution est aussi intérieure et que la première des résistances est spirituelle. Conjuguer politique et spiritualité, ce n’est pas fusionner les pouvoirs temporels et religieux ni poser un supplément d’âme sur qui n’en veut pas. Il n’y a pas de décision politique qui ne renvoie pas à une part de transcendance et d’universel. Il n’y a pas de transformation durable sans transformation collective et personnelle. Cela implique pour l’élu de s’interroger sur son rapport au pouvoir : suis-je dans l’ego ou dans le service ? Dans la pesanteur ou dans la grâce ? En tant que chrétien, on doit être facilitateur du débat démocratique et de l’accès à l’altérité. Je regrette que l’Église catholique n’ai pas assez montré ce témoignage d’engagement.

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