La réactivité est-elle toujours l’idéal ?

La réactivité est-elle toujours l’idéal ?

Les réponses d'un philosophe, d'un psy et d'un théologien.

Un contenu proposé par Le Nouveau Messager

Publié le 26 août 2019

LE COIN DU PHILOSOPHE

Olivier Peterschmitt, philosophe

Philon : J’aime la vitesse de notre époque, la hardiesse de ceux qui savent vivre à cent à l’heure et saisir toutes les opportunités. La vie est trop courte pour ne pas en profiter. Et le monde trop dur pour ne pas rendre coup pour coup.

Socrate : Pourtant que serait la réactivité sans réflexion prudente et sage ? La sagesse pratique et la lenteur ne sont pas les marques d’un tempérament tiède mais d’une attitude éclairée. Cette synthèse est une loi fondamentale de la vie et le secret du bonheur.

P : Pourtant à force de vanter cette belle synthèse, on bride les initiatives audacieuses. La culture judéo-chrétienne s’y est bien entendue dans l’art de condamner l’affirmation de soi comme un péché. Sachons adapter le monde à nos besoins, pour en jouir et en jouer avec art.

S: Pour pouvoir agir il ne faut pas en être réduit à réagir aux provocations ou aux incitations extérieures. Je crains que l’Homme réactif ne soit souvent un Homme du ressentiment. Au lieu de trouver en lui le ressort de son désir, il dépend de stimulants qui lui viennent du dehors. Ce sont les autres et les circonstances qui décident pour lui. D’où l’importance de trouver davantage en soi les raisons d’agir dans une spontanéité libre et créatrice.

P : Reste qu’il faut savoir réagir à ce qui nous menace. À un mal on répliquera, sans se taire ni se laisser marcher sur les pieds. Trop longtemps on a craint de lutter, en personne responsable et courageuse, avec ce qui nous contrarie ou nous menace.

S : L’action que tu célèbres, qu’elle soit défensive ou offensive, est importante. Mais lorsque tu es en colère, une partie de toi doit être en paix. Quand tu luttes dans le monde horizontal tâche aussi de vivre dans un monde vertical où il n’y a pas d’ennemis à combattre, ni de besoins à satisfaire.

P : Tu m’incites à fuir le monde ? N’est-ce pas une sorte de naïveté qui nous renvoie à des époques où les Hommes pensaient ne pas pouvoir faire l’Histoire ni orienter politiquement le cours des choses ?

S : Je t’invite à faire honnêtement ton métier et à te soucier de ce qui est à ta portée. À ton échelle tu pourras, parfois, réagir un peu, aux fléaux de la société : violences, guerres, chômage, crise économique, misères, réchauffement climatique, … Mais si tu ne veux pas que cela alimente en toi angoisse et culpabilité, il te faudra aussi, dans le même temps, contempler l’âme du monde qui est source de sens, la parole de vérité qui éclaire toute chose, l’aurore de l’amour qui illumine ta vie. Tu connaîtras alors la joie sans laquelle l’existence s’endurcit dans le sentiment de sa révolte vaine.

LE COIN DU PSY

Raymond Heintz, psychiatre

La réactivité, tout le monde en conviendra, peut être utile devant l’imminence d’un danger, ou, de façon plus ludique, durant une compétition sportive. Mais cette réactivité prolifère également en d’autres théâtres, où les enjeux sont à priori moins cruciaux. L’anglicisme talk-show – le spectacle de la parole – est particulièrement bien adapté lorsqu’il s’agit de caractériser un travers récurrent de nos émissions politiques : les invités ont bien du mal à ne pas se couper mutuellement la parole, batailles d’ego où chacun est persuadé que la pertinence de ses propos révèlera aisément l’ineptie de ceux de ses concurrents. Et les téléspectateurs que nous sommes de s’égosiller depuis notre canapé : «Mais laisse-le donc parler, bon sang !» Comme le cri, la pulsion à parler, à répondre, voire à imposer son point de vue, puise son énergie dans des racines archaïques situées hors de notre champ perceptif : l’objet premier du cri – animal comme humain – est de signaler sa présence à «autrui», l’objet premier du «non!» est de signaler sa différence, le locuteur se distiguant de son inter-locuteur. Et nous nous comportons parfois, sans trop savoir pourquoi, lorsque le débat devient passionnel, comme si notre identité, notre singularité de sujet était mise en cause, voire comme si nous étions menacés de disparition ou de dissolution dans les filets d’un discours autre que le nôtre. D’où notre réactivité, signe d’angoisse. Jacques pointe l’imaginaire de cette menace et en prend l’exact contre-pied, en nous invitant à transférer, de la bouche vers l’oreille, l’énergie déployée dans la réactivité : soyez d’abord prompts à écouter, c’est à dire à faire premièrement silence en vous !

D’abord faire silence en soi

Ce n’est pas sans raison. La bouche est un organe approprié à la réactivité, puisque fait de muscles phonatoires, servant donc à la locution. Mais, à moins d’être un phénomène de cirque, nous ne savons pas faire bouger nos oreilles, comme le fait la biche aux aguets ! C’est pourquoi l’oreille est l’appareil de prédilection, la porte d’entrée à ce que «de l’Autre» se manifeste en «nous» : «Écoute, Israël !» (Deutéronome 6, v. 4). Mais, aurions-nous les oreilles grandes ouvertes, l’Autre n’est pas invité d’emblée à notre table : l’écoute et l’entendement sont des processus de maturation patiente. Entre adhésion, acceptation ou refus, dénégation, déni, les filtres sont multiples, qui nous permettent de consentir à la parole autre ou de repousser ce qui bouscule la cohérence de notre monde ! Voilà pourquoi, éternel recommencement, the show must go on !

LE COIN BIBLIQUE

Matthias Hutchen, pasteur à Ingwiller-Menchhoffen

Un proverbe dit que nous avons deux oreilles et une bouche pour écouter deux fois plus que nous ne parlons. L’auteur de l’épître de Jacques énonce ici une maxime de sagesse d’une actualité criante. À l’époque des médias de masse, des réseaux sociaux, des appareils connectés, des tablettes et des smartphones, nous sommes bombardés d’informations. Nous sommes aussi enjoints de nous exprimer, d’avoir une opinion « à chaud».

Ainsi les commentaires attendus et entendus sont toujours de l’ordre de l’immédiat. On tient rarement compte de la complexité d’une question avant d’asséner une synthèse simpliste, à la limite du lieu commun. Quelqu’un a dit un jour : «Aujourd’hui, on écoute non pas pour comprendre, mais pour répondre ». Signe des temps : aujourd’hui on parle sans vraiment écouter, chacun voyant midi à sa porte. Pour s’en convaincre il suffit de lire un fil d’actualité sur un réseau social ou la liste des commentaires sur le site d’un journal pour constater le flot de bêtise et d’inculture déversé dans la poubelle qu’est devenu Internet. Privilégier les relations qui nous humanisent «Que chacun soit prompt à écouter, lent à parler, lent à la colère.» Notre auteur prend le contrepied des médias et d’Internet, avec cette possibilité : dans l’écoute et la parole qui en découle, créer un réseau social qui ne sera pas virtuel. Il nous appelle à prendre le temps de la réflexion et de l’introspection avant de parler et de s’énerver. À propos de ce verset un commentateur écrit : «C’est laisser faire l’œuvre de la Parole en soi, la laisser travailler.

Celui qui répond ou parle trop rapidement manifeste son angoisse et cherche, pas ses paroles, à la faire taire. La colère, elle, n’a pas de lieu précis, sinon le prétexte qu’elle se donne : elle relève souvent du pulsionnel. À l’inverse, il faut que l’Homme soit dans le lieu de la douceur pour s’apaiser et accueillir cette Parole de vérité. 1» Il ne s’agit pas de refouler sa colère ou de la taire. Il faut le faire lentement. Le mot colère en grec vient d’une racine qui signifie gonfler. «Celui qui n’écoute pas a tendance à se gonfler lui-même. Celui qui écoute laisse progressivement la sagesse de Dieu entrer en lui. Il faut cultiver la colère lente de l’indignation et lutter contre la colère chaude de l’emportement orgueilleux. 2» À l’heure où l’on parle tant pour ne rien dire, l’auteur de l’épître nous invite à retrouver la dimension créatrice du langage. Nous sommes appelés à nous ouvrir à une parole qui nous relève, qui nous met en route. Cette parole nous appelle à créer des relations nouvelles, des relations qui, petit à petit, nous humaniseront.

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